Plongée au cœur du romantisme

La semaine dernière j’ai eu la chance de pouvoir suivre une grande partie des répétitions de l’orchestre national de France avec le chef allemand Cornelius Meister et le pianiste russe Denis Kozhukhin, avant d’assister à la générale puis enfin au concert du jeudi 31 octobre à la Maison de la Radio, qui est disponible pour ceux qui voudraient l’écouter sur le site de la radio France Musique. Ce fut une belle opportunité pour moi d’observer attentivement le travail d’un chef d’orchestre invité face à un orchestre qu’il dirigeait pour la première fois, de découvrir les musiciens de l’Orchestre National de France sous un nouvel éclairage et ce fut aussi une occasion de découvrir ce jeune chef allemand de 39 ans qui est actuellement l’un des plus prometteurs de sa génération.

Cornelius Meister, Denis Khozhukhin et l’Orchestre National de France

Le programme de ce concert, conçu par Didier de Cottignies, ancien délégué général par intérim de l’orchestre, était extrêmement cohérent et bien construit sur un schéma classique comprenant une ouverture, celle de l’opéra le plus célèbre du compositeur autrichien Otto Nicolai (1810-1849), Les Joyeuses Commères de Windsor, suivie d’un concerto, le premier concerto pour piano de Félix Mendelssohn (1809-1847), et après l’entracte une symphonie, la 3e symphonie de Bruckner (1824-1896). Ces trois œuvres sont représentatives du romantisme allemand et autrichien, mais à différents stades de développement si l’on peut dire, les deux premières œuvres datant du début de la période romantique et étant des œuvres lyriques et dansantes, empreintes de légèreté, tandis que la 3e symphonie de Bruckner, jouée ici dans sa version finale publiée par Leopold Nowak (1889-1890), représente un romantisme plus tardif, harmoniquement et structurellement plus complexe, poussant déjà la porte de la modernité.

Le concert débuta avec une pièce légère et très réjouissante, l’ouverture des Joyeuses Commères de Windsor (Die lustigen Weiber von Windsor), un singspiel, mélange de chant et de textes parlés, que le compositeur, Otto Nicolai, qualifia d’ « opéra comique et fantastique ». C’est un opéra en trois acte inspiré de la pièce éponyme de William Shakespeare, qui est encore régulièrement joué outre-Rhin, alors qu’en France on ne joue plus que l’ouverture. L’ouverture de l’opéra de Nicolai, qui n’est pas sans rappeler l’ouverture du Songe d’une nuit d’Eté de Mendelssohn, commence dans un climat féérique et atmosphérique, dans un murmure de cordes, avant de s’animer et se transformer pour devenir légère et virevoltante, avec des interventions remarquées des bois, puis extrêmement vive et très dansante, mais d’une dansante un peu pataude, évoquant le personnage de Falstaff, qui est le personnage principal et l’objet d’une vengeance des commères du titre de l’opéra. C’est la musique idéale pour commencer un concert, car elle permet à l’orchestre de s’échauffer progressivement, notamment pour les cordes qui sont très sollicitées. Cornelius Meister a passé assez peu de temps sur ce morceau lors des répétitions auxquelles j’ai assistées, environ une heure, mais il a été extrêmement efficace dans son travail avec les musiciens de l’Orchestre National de France, cette œuvre nécessitant précision, légèreté et un grand sens du rythme. Etant directeur musical de l’opéra de Stuttgart et ancien directeur musical de l’orchestre symphonique de la radio de Vienne, Meister maîtrise parfaitement cette musique, et a su transmettre aux musiciens une part de l’esprit viennois requis en leur indiquant par sa battue, souple et expressive ainsi que par des explications bien précises quels types de phrasés il recherchait. Cette première partie du concert fut très réussie, l’Orchestre National de France interprétant de façon enlevée et pétillante cette ouverture, et donnant le ton quant à la suite concert.

L’Orchestre National de France attendant l’arrivée du premier violon solo, Sarah Nemtanu

La deuxième œuvre au programme était le premier concerto pour piano de Mendelssohn, composée en 1830-31 alors que le compositeur était en train de voyager en Italie. Cette œuvre est dédiée à la pianiste Delphine von Schauroth, qu’il avait rencontrée juste avant son départ et dont il était tombé éperdument amoureux. Il déclara même à a soeur, Fanny, que la pianiste avait composé un passage de ce concerto, « qui lui fait un effet saisissant », sans qu’il ne révèle quel passage était concerné. Tout s’est passé remarquablement bien en répétition pour le pianiste Denis Kozhukin, mais j’ai senti une fébrilité dans son jeu lors du concert. Cette interprétation non seulement très musclée, mais assez martelée, et parfois étrangement accentuée en plein milieu de certaines phrases, ne m’a pas posé de problème particulier, puisqu’elle exprime d’une certaine manière les émotions à fleur de peau retranscrites dans l’oeuvre de Mendelssohn, mais disons que j’ai été surprise car le jeu du pianiste était beaucoup plus fluide en répétition. Autour de lui, le chef allemand lui avait confectionné un bel écrin orchestral, à fois fougueux et héroïque dans les premiers et troisièmes mouvement et tendre et poétique dans le mouvement central. Après cette performance en demi-teinte du pianiste russe, le bis où il interpréta une des Romances sans paroles de Mendelssohn (n°6, op. 30) fut un beau moment de poésie, de mélancolie et de tendresse, un bis magnifique pendant lequel Cornelius Meister, lui-même pianiste à l’origine, est resté dans un coin de la scène pour écouter le pianiste.

Le pianiste russe Denis Kozhukin

La troisième œuvre interprétée jeudi soir était la pièce de résistance, et a fait l’objet d’un travail très minutieux en répétition. C’est une œuvre d’une grande ambiguïté, à la fois une sorte d’immense cathédrale sonore, qui s’élève majestueusement à la recherche de lumière, mais aussi une œuvre profondément instable et déséquilibrée, qui montre que Bruckner n’avait pas encore à ce stade de sa carrière de symphoniste complètement abouti sa pensée musicale. Dédiée au compositeur Richard Wagner en 1873, « avec le plus grand respect », puis modifiée et révisée à plusieurs reprises, la version finale jouée lors du concert est la plus courte, une version dans laquelle le compositeur a effectué des coupures radicales, avec l’aide d’un de ses étudiant, Franz Schalk.

Cornelius Meister a déjà enregistré les symphonies n°4 et 9 de Bruckner, ainsi que la messe n°3, et semble avoir une vision extrêmement claire de l’architecture de la 3e symphonie de Bruckner. Dans le premier mouvement, les tempi choisis par le chef allemand sont globalement assez lents, proches de ceux de Sergiu Celibidache, et l’interprétation marquée par un certain hiératisme, et le souffle insufflé par le chef était celui d’une poussée lente mais régulière conférant un caractère majestueux à la musique. Meister a beaucoup travaillé avec l’orchestre pour qu’il gagne en homogénéité, en régularité et en précision afin de faire émerger cette montagne sonore. Tout son corps exprimait en répétition et pendant le concert une concentration intense, une recherche d’équilibre ainsi qu’une grande stabilité, le chef gardant un contrôle absolu de ses gestes même pendant les tuttis les plus frénétiques. J’ai par contre entendu une certain fébrilité parmi les musiciens de l’orchestre lors du concert, certains faisant des erreurs qu’ils ne faisaient pas en répétition, ce que personnellement j’explique par leur désir sincère de tout donner pendant la deuxième partie du concert. C’est la beauté d’un concert que d’être un moment profondément humain, où les musiciens se mettent à nu et n’ont pas le filet de protection qu’ils peuvent avoir lors de séances d’enregistrement d’un disque, où l’on peut rejouer un passage moins bien réussi. Ce genre d’erreurs sont présentes dans de nombreux concerts, même les concerts les plus réussis et exceptionnels, et personnellement je préfère un concert émouvant avec quelques erreurs, qu’un concert parfaitement joué mais sans âme.

Lors des répétitions Meister avait demandé aux musiciens de ne pas se déconcentrer entre les mouvements de la symphonie, même si les spectateurs faisaient du bruit, toussaient ou s’agitaient, comme c’est presque systématiquement le cas en concert, afin de ne pas perdre la tension, car pour lui cette symphonie est un tout (« It’s one piece »). Les musiciens ont été fidèles à cette demande du chef, qui par son attitude concentrée et immobile a réussi à limiter la déconcentration de la salle entre chaque mouvement jusqu’à obtenir un silence quasi-religieux.

Le deuxième mouvement fut interprété de façon très paisible, mais avec une profonde tristesse, exprimant un lyrisme contenu, mais sans jamais perdre la tension initiale. Pendant les répétitions Cornelius Meister était très attentif à l’équilibre orchestrale, et faisait souvent signe aux cordes d’écouter les bois, afin de faire ressortir les contre-chants de la petite harmonie et d’éviter qu’ils soient noyés par la densité des cordes. Là encore comme dans le premier mouvement, on pouvait entendre une poussée lente mais régulière, qui n’est jamais totalement satisfaite, mais reste continue et tendue vers une recherche de lumière. Comme l’écrivait Philip Barford dans l’ouvrage consacré à Anton Bruckner chez Acte Sud, « on peut voir là une des faiblesses de l’œuvre, par le fait que cette force, présente à l’état latent dans les mesure initiales [du premier mouvement], n’est à aucun moment libérée ni livrée à elle-même de façon probante ».

Le troisième mouvement est constitué d’un scherzo, rapide et acéré, puis d’un trio, léger et dansant, sans aucune transition entre les deux. Cornelius Meister a réussi à faire ressortir les contrastes et le caractère spécifique des deux thèmes ainsi juxtaposés. Mardi, quand je suis entrée dans la salle, le chef était en train de répéter ce mouvement, sur lequel il est revenu plusieurs fois au cours des répétitions auxquelles j’ai assisté. Dans le scherzo j’ai entendu l’expression d’une angoisse sourde, qui aurait pu être un peu plus accentuée, mais est néanmoins présente et contraste assez nettement avec le trio, où le chef allemand a fait travailler l’orchestre afin d’avoir un son léger, soyeux et dansant. C’est plus une danse de salon qu’une danse paysanne autrichienne que j’ai entendu dans ce trio, mais Meister a magnifiquement fait ressortir les contre-chants de la petite harmonie, et il a utilisé au mieux les timbres très français de l’orchestre.

Dans le final, le chef a cherché à faire ressortir clairement la structure du mouvement en définissant de façon claire et caractérisée les différents blocs sonores développés, avec tout d’abord un tourbillon presque « apocalyptique » des cordes, pour reprendre les mots de Meister en répétition, auquel répond un thème joué par les cuivres, qui représente un sentiment de « sécurité ». Le soir du concert j’ai eu le sentiment que ces trompettes représentaient la voix de Dieu, une voix forte et calme. Puis vint le second thème, une polka, à propos de laquelle Bruckner avait déclaré à son premier biographe Auguste Göllerisch lors d’une promenade : « Écoutez ! s’écria Bruckner, là, dans cette maison juive (Haus vom Juden), on danse, tandis que là-bas gît le maître dans son cercueil. C’est la vie. C’est ce que j’ai voulu montrer dans ma Troisième Symphonie. La polka représente le plaisir et la joie du monde, et le choral représente sa tristesse et sa douleur. » On ne peut que constater comme le fait Philippe Barford que ce final est problématique, car « l’impetus et la dynamique y sont alternativement créés puis rompus », ce qui était très clair en écoutant le concert et les répétitions. Un troisième thème apparaît pour « redonner quelque énergie au mouvement », explique Barford, et pour reprendre l’idée d’une poussée sonore et d’une recherche d’élévation qu’on avait déjà entendu Bruckner développer dans le premier mouvement. Enfin Bruckner conclut sa symphonie par une coda triomphale, laissant une place prépondérante aux cuivres, qui reprennent le thème initial de la symphonie, mais à la façon « d’un sermon exagérément solennel ». Meister est parvenu à nuancer cet côté sermonnant de cette coda par une direction orchestrale élégante et sans emphase, qui donnait une certaine clarté à une musique qui peut sembler épaisse et obscure.

Le chef allemand Cornelius Meister

En 2017, dans un entretien avec le critique Vincent Guillemin pour le site Altamusica Cornelius Meister expliquait : « Lorsque vous avez seulement trois ou quatre jours de répétition avec un orchestre, vous ne pouvez pas tout changer, donc j’essaie de trouver à quel répertoire la tradition de l’orchestre correspond et avec quel répertoire je vais être le plus proche de cet orchestre. » Pendant les répétitions auxquelles j’ai assisté, Meister n’a pas essayé de changer totalement le son de l’orchestre, ni de mettre les musiciens en difficulté, il a orienté l’orchestre, avec douceur et bienveillance, vers un son plus dense, plus précis et un peu plus allemand, en travaillant sur l’écoute et la cohésion des pupitres. Une confiance mutuelle s’est construite au fur et à mesure des répétitions, et les musiciens de l’Orchestre National de France semblaient heureux de travailler avec ce jeune chef allemand qui les dirigeait pour la première fois, et qui était d’une grande disponibilité une fois les répétitions terminées. Ils ont d’ailleurs montré leur satisfaction en restant assis pour applaudir le chef, malgré sa gêne et son insistance pour qu’ils se lèvent (d’ailleurs Sarah Nemtanu a dû s’y reprendre à deux fois pour que le chef accepte ce geste de l’orchestre).

Cette semaine passée dans les coulisses du concert de l’Orchestre National de France fut pour moi une belle expérience, et j’espère que les spectateurs qui ont assisté au concert jeudi dernier ont vécu un beau moment musical et apprécié le travail de tous les musiciens, chef et soliste compris, à leur juste valeur.

Un commentaire

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte et blog très intéressant. Je reviendrai m’y poser. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir.

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