Les compositrices sont-elles dangereuses ? – Les sœurs Boulanger (2/3)

Les carrières de compositrices des soeurs Nadia et Lili Boulanger furent aussi fulgurantes qu’exceptionnelles. Elles furent intimement liées de part leur sororité mais également fort différentes de par leurs personnalités musicales. Cependant, alors même que de leur vivant elles gagnèrent la reconnaissance de leurs contemporains, elles n’ont pas réussi à échapper au stigmate du genre. L’oeuvre musicale de Nadia (1887-1979) et Lili Boulanger (1893-1918) a ainsi souffert d’une invisibilisation semblable à celle de leur collègues compositrices. Le superbe album que le pianiste Johan Farjot vient de leur consacrer est une occasion de se replonger dans l’œuvre des deux sœurs.

Car comme l’explique Jacques Amblard dans un texte passionnant, « L’histoire des compositrices, c’est l’œuvre au noir. Ou une guerre de 2 700 ans, médiatique, dont bien des batailles furent perdues. Pour que jadis telle ou telle œuvre féminine vit le jour (par la protection de ce qu’on appellera ici un bouclier « PREMIER »), et, mieux, pour qu’elle ne soit pas oubliée, occultée aujourd’hui (miracle « SECOND »), il fallut des protections, des bulles successives, socio-historiques, particulières à chaque époque, voire des machines de guerres et des « stratégies ». » (« Exceptions, protections : champions et boucliers », Jacques Amblard, dans Compositrices : l’égalité en actes). Les soeurs Boulanger sont représentatives de ce double mécanisme bouclier/miracle décrit par le musicologue.

Nadia et Lili Boulanger en 1913

Les deux soeurs Boulanger ont bénéficié jusqu’à maintenant d’un nombre impressionnant de protections, qui leur ont permit de se constituer un solide bouclier : « L’effet protecteur était d’abord bourgeois, clanique, renforcé par le soutien mutuel féroce entre deux sœurs (Lili-Nadia). » Le bouclier fut dans un premier temps familial : leur père Ernest Boulanger (1815-1900) est un compositeur reconnu, qui a remporté le Grand prix de Rome, et est professeur de chant au Conservatoire de Paris. Les deux sœurs virent défiler ainsi dans le salon familial de nombreux musiciens prestigieux, dont Gabriel Fauré, qui fut particulièrement proches des deux soeurs et fut en quelque sorte un mentor pour elles.

Le décès foudroyant de Lili en 1918, à la suite de ce qui fut une très longue maladie, qui avait fait obstacle à sa carrière de musicienne depuis son plus jeune âge, a servit de déclencheur à la mythification de la cadette des sœurs Boulanger : « La mort prématurée à 25 ans, le mythe du chant du cygne, en version jeuniste re-convoquant un Rimbaud mort seulement vingt-sept ans avant, viendront encore pousser la renommée « seconde » », selon Jacques Amblard. Ce « miracle », qui permit d’entretenir la mémoire de Lili Boulanger après sa disparition, alors que beaucoup de compositrices tombent dans l’oubli après leur mort, se réalisa grâce au dévouement de sa soeur.

Après la mort de Lili, Nadia devint la championne des œuvres de sa soeur, la gardienne du temple, auquel elle prêta l’influence considérable qu’elle acquit comme interprète et pédagogue : « En effet, celle que Leonard Bernstein nommait la « Reine de la Musique” bénéficiait dans le monde musical d’une autorité qui en fit une actrice à la fois centrale et prestigieuse. » (Introduction d’Alexandra Laederlich, dans Nadia et Lili Boulanger, témoignages et études, Symétrie). Mais ce « miracle » se fit aux dépends de la carrière de compositrice de Nadia, qui abandonna la composition pour des raisons qu’aujourd’hui encore n’ont pas été totalement éclaircies, mais semblent intimement liées à la disparition de sa cadette. Au documentariste Bruno Monsaingeon qui l’interrogeait à ce sujet, l’aînée des soeurs Boulanger déclara de façon implacable : « Chez moi c’est la conscience que ma musique était inutile.”

« Mademoiselle », documentaire de Bruno Monsaingeon sur Nadia Boulanger

Parallèlement, Nadia devint elle-même un mythe de son vivant. Ce statut elle l’obtint par son travail d’interprète et surtout de pédagogue. Amie intime de Paul Valéry et Igor Stravinsky, « Mademoiselle », comme on l’appelait, a enseigné la musique à plus de mille élèves. La longue liste de ses élèves compte aussi bien des interprètes prestigieux comme Dinu Lipatti, John Eliot Gardiner, ou Daniel Barenboïm, que des compositeurs célèbres, surtout américains, de George Gershwin à Elliott Carter, en passant par Aaron Copland, Michel Legrand, Astor Piazzolla ou Quincy Jones. Son dernier élève, le pianiste Emile Naoumoff a décrit l’enseignement de Nadia Boulanger comme strict, là où d’autres la considérait comme tyrannique : « Elle était extrêmement austère. Au fond, elle enseignait au mérite, il n’y avait pas de concours, pas de passe-droit, pas de favori.« 

L’enregistrement que Johan Farjot a consacré à la musique pour piano de Lili et Nadia Boulanger est un petit bijou, qui permet de découvrir l’écriture pour piano des deux soeurs, de les comparer et de les apprécier à leur juste valeur. Comme l’explique le pianiste dans le livret du disque, les deux soeurs ont chacune une écriture et une personnalité musicale propre. De Lili Boulanger, Johan Farjot souligne qu’elle « avait cette modernité et singularité, structurée par une pensée harmonique de plans sonores très originale », mais que sa vision n’est pas « pianistique ». Le pianiste et compositeur explique ainsi que son écrit « est organisée autour de superpositions pré-orchestrales, qui va bien au-delà du « pianisme » de ses contemporains. » On en trouve ainsi un exemple dans le Prélude en si, dont le manuscrit originel porte la mention « Prélude pour orchestre ».

Johan Farjot remarque de façon très pertinente qu’il y a un vrai mystère Nadia Boulanger. Mystère de l’arrêt de sa carrière de créatrice, mais aussi celui du fossé qui sépare l’image austère et froide que la musicienne s’est construite de la réalité de sa musique : « Elle n’a eu de cesse de donner d’elle une image d’autorité policée alors que sa musique, bien au contraire, transparait d’humanité et d’émotion. » (Johan Farjot, livret de l’enregistrement). Le pianiste remarque que l’écriture de Nadia est « plus ciselée, plus incarnée instrumentalement, et d’une très grande inspiration également. » En écoutant cet album on découvre un monde musical profondément joyeux, d’une grande légèreté et virtuosité. L’écriture de Nadia me semble plus lumineuse que celle de sa sœur, même si la musique de Nadia a aussi sa part de mélancolie. Sa musique est ancrée dans la vie et tournée vers la lumière, alors que celle de Lili semble souvent inexorablement attirée par l’obscurité et la mort.

Cet album est la première intégrale pour piano consacrée aux deux sœurs. Il permet ainsi de découvrir trois pièces inédites de Nadia Boulanger : une pièce pour deux pianos de 1910, un morceau de concours d’entrée au Conservatoire de Paris (1914) et une mélodie « Mon Âme » de 1906, qui n’avaient jamais été publiées ni enregistrées. Avec l’aide du Centre international Nadia et Lili Boulanger et de la Bibliothèque Nationale de France, Johan Farjot a pu avoir accès aux manuscrits originaux. C’est un travail précieux qu’il a effectué afin de permettre aux mélomanes d’entendre pour la première fois ces œuvres, en espérant qu’on découvre encore d’autres manuscrits inconnus de Nadia Boulanger.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s