Musique française à quatre mains

Parfois je me dis qu’heureusement que les artistes étrangers sont là pour défendre la musique française, parce qu’en France j’ai parfois l’impression que la musique française est mal aimée, ou plus précisément que le répertoire joué est assez restreint et se limite trop souvent aux grands tubes. Par contre, Outre-Manche les musiciens britanniques aiment profondément la musique française et sont nombreux à briller dans ce répertoire, comme le démontre le dernier disque des pianistes Paul Lewis et Steven Osborne, French Duets, publié chez le label anglais Hyperion.

Lewis et Osborne ont conçu un programme enchanteur autour du thème de l’enfance. La suite pour piano Dolly de Gabriel Fauré (1894-1897) fut composée pour la fille de la cantatrice Emma Bardac, Hélène, surnommée Dolly en raison de sa petite taille. Fauré envoyait ces courtes pièces à l’occasion soit des anniversaires de la petite fille soit d’événements familiaux. Elles ont des titres familiers qui évoquent l’univers de la petite fille (son chien, son frère Raoul, son jardin).

Francis Poulenc avait tout juste 19 ans quand il écrivit la Sonate pour piano à quatre mains (1918), qu’il dédia à la pianiste Simone Tilliard. C’est une œuvre de jeunesse, qui montre l’influence de Satie, Bartok et Prokofiev sur le jeune Poulenc, dont ont perçoit cependant déjà sa personnalité propre : « La «signature» finale — une caractéristique qui allait revenir dans toute l’œuvre de Poulenc — pose la question : cette pièce a-t-elle été globalement sérieuse, comique, angoissante, joyeuse, sarcastique ou tendre? Ou bien un mélange de tout ou partie de ces caractéristiques? Les indications simultanées «presto» et «subito ppp» augmentent l’ambiguïté émotionnelle. » (Roger Nichols, traduction Marie-Stella Pâris)

Les 6 Epigraphes antiques (1914-15) sont une suite pour piano que Debussy a composé à partir d’une musique de scène qu’il avait écrite pour une représentation unique, récitée et mimée, des deuze Chansons de Bilitis de son ami, le poète Pierre Louÿs. Ces six miniatures sont l’occasion pour Debussy d’explorer « un langage musical se fondant sur des modes anciens, que l’on redécouvre depuis le milieu du XIXe siècle » (Antoine Mignon). Ces pièces évoquent une Grèce antique fantasmée au moyen de mélodies et harmonies modales orientalisantes.

Influencé par Delibes, Fauré et Chabrier, la Petite Suite de Debussy (c. 1888) est une œuvre de salon comme l’explique le critique Roger Nichols : « C’est un matériau idéal pour être joué dans le cadre d’un salon – rien de trop lourd ou de trop long, des rythmes faciles à saisir et des airs mémorables. » (Traduction personnelle)

Français d’adoption dans les années 1910, Igor Stravinsky sortait tout juste du scandale du Sacre du Printemps (1913) quand il composa Trois pièces faciles (1914) pour ses deux ainés, Théodore et Ludmilla. Ces trois miniatures sont pleine de malice, et cachent une grande complexité d’écriture sous un air de simplicité : « Le biographe du compositeur, Stephen Walsh, note l’idée de base consistant à «modeler sur un stéréotype quelque chose qui suggère fortement ce stéréotype mais en fait sans y appartenir»—dans ce cas, le monde du music-hall et du café concert qui allait inspirer des compositeurs comme Poulenc et Auric au début des années 1920. Le secondo se voit confier de minuscules figures «um-cha» qui sont chacune répétées du début à la fin de la pièce («um-cha-cha» dans la «Valse»); et il est facile de sous-estimer l’habileté avec laquelle Stravinski les manie, tant leur progression harmonique est méticuleuse et naturelle. » (Roger Nichols, traduction Marie-Stella Pâris)

Comme le rappelle Roger Nichols dans le livret, Ravel ne s’est jamais marié, mais il éprouvait une certaine fascination pour le monde de l’enfance. Il composa Ma Mère l’Oye pour Mimie et Jean Godebski, les deux enfants de ses amis Cipa et Ida Godebski un couple d’amis. Ces cinq pièces sont inspirées des Contes de ma mère l’Oye de Perrault,  de La Belle et la Bête de Madame Leprince de Beaumont et du Serpentin Vert de Madame d’Aulnoy : « Style (manière) simplifié ; moyens d’expression (écriture) raffinés. La correspondance précise entre les limites de la manière et celles de l’écriture est sans doute l’un des éléments qui font de cette suite un chef-d’œuvre. »

Contrairement à l’impression d’effort donnée par le tableau de Caillebotte (1848-1894), Les canotiers ramant sur l’Yerres, utilisé pour illustrer la couverture de l’album, ce qui frappe en écoutant ce disque c’est le naturel et la décontraction qui caractérisent la performance Paul Lewis et Steven Osborne, ainsi que l’osmose entre les deux musiciens. Tout concourt à faire de ce disque une parenthèse enchantée : aussi bien la beauté et la délicatesse de la musique interprétée, que le jeu sensible, doux, nuancé et coloré des deux pianistes britanniques.

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