L’art de la variation

Elève de Haydn, ami de Beethoven, Antoine Reicha fut un théoricien de la musique et pédagogue renommé. Il enseigna la fugue et le contrepoint à Berlioz et Liszt au Conservatoire de Paris, et donna des cours particuliers à Gounod et Franck. Et pourtant malgré une carrière prestigieuse, il tomba totalement dans l’oubli après sa mort. Ces dernières années, sa musique a été redécouverte grâce au travail remarquable du pianiste serbo-américain Ivan Ilic, qui s’est lancé dans une série de cinq disques consacrés aux œuvres pour piano seul de Reicha avec le soutien du label Chandos. Après un premier album en 2017, qui comprenait la Grande Sonate en do majeur, la Sonate en fa majeur et trois extraits du Practische Beispiele, et un second consacré aux fugues en 2018, Ivan Ilic nous présente aujourd’hui le troisième album, L’art de varier, qui comprends un cycle de cinquante-sept variations sur un thème, composé entre 1802 et 1803 à Vienne.

© Chandos

Reicha vient de s’installer à Vienne, et renoue avec Beethoven, lorsqu’il compose son Art de Varier, op. 57, un ensemble de variations pour piano, le nombre de variations correspondant au numéro de l’opus. Comme le dit Marc Vignal dans le livret de l’album, « se manifestent dans L’Art de varier aussi bien le successeur de Bach et le contemporain de Mozart, Haydn et surtout Beethoven que le fulgurant et visionnaire annonciateur de Chopin, Schumann, Alkan ou Liszt. » C’est ce qui rend cet album très ludique à écouter pour des mélomanes avertis : on s’amuse follement à essayer de deviner dans les variations de Reicha des échos d’oeuvres de Lizst, Schumann, Chopin et d’autres. Nous ne pouvons pas savoir avec certitude si ces compositeurs connaissaient cette partition-ci, mais comme Ivan Ilic l’a expliqué dans un entretien avec Katherine Cooper sur le site Presto Classical, « les partitions circulaient à travers l’Europe : Reicha a été publié par Breitkopf, l’un des éditeurs les plus importants, et elles ont été diffusées dans différents pays. Il était également un pédagogue très connu : ses traités d’harmonie et de composition ont été beaucoup traduits par des gens comme Czerny, qui les a traduits en allemand à partir de la version originale en franais ».

« Une chose intéressante dans cette œuvre est que le thème est comme ça mais que les variations ne le sont pas : le thème lui-même est parfaitement conçu pour lui permettre de s’écarter dans toutes sortes de directions différentes. Et ce genre de digression est un trait caractéristique de la jeune Reicha, jusqu’à l’âge de 35 ans environ ; une fois installé à Paris, plus tard, toute son œuvre est devenue structurellement parfaite ». (Ivan Ilic, entretien avec Katherine Cooper, Presto Classical, janvier 2021)

La performance d’Ivan Ilic est merveilleuse de naturel, d’une grande justesse dans les phrasés et extrêmement vivante. Le son qu’il tire de son Steinway Model D est coloré et nuancé, et il démontre une profonde compréhension de l’écriture musicale de Reicha. Cet album est de nouveau une preuve du très grand talent d’Ivan Ilic, un des pianistes les plus intéressants à suivre sur la scène musicale actuelle. Il nous offre une sortie discographique ludique et réjouissante, qui devrait piquer la curiosité des mélomanes chevronnés.

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