Bilan discographique 2020 – 1

250e anniversaire de la naissance de Ludwig van Beethoven oblige, de très nombreux albums consacrés au compositeur allemand sont sortis cette année. Face à cette avalanche discographique, ce n’était pas toujours facile de trouver des albums vraiment novateurs ou sortant des sentiers battus. Comme l’explique fort justement Bernard Fournier dans son excellent ouvrage Le génie de Beethoven, « Beethoven incarne ce paradoxe que son œuvre se coule dans le moule des grandes formes classiques dont il devient le maître (la forme sonate, la variation, et même la fugue) et que pourtant il les fait toutes éclater. » Et là est toute la difficulté d’interpréter cette tension entre tradition et révolution, qui sous-tend l’œuvre de Beethoven. L’autre difficulté majeure à laquelle se confrontent les interprètes est le poids d’une discographie déjà pléthorique, en tout cas en ce qui concerne les grands chefs d’oeuvre du répertoire beethovénien. Il est néanmoins encore possible pour les musiciennes et les musiciens de renouveler l’interprétation des chefs d’œuvre les plus connus de Beethoven, ou d’explorer et redécouvrir une partie moins connue du répertoire, ou encore de revisiter l’œuvre en la transformant.

Beethoven: Symphonies Nos. 1 – 5

Après avoir été très enthousiasmée en concert par l’interprétation des symphonies n°1,2, et 4 de Beethoven par le chef d’orchestre catalan Jordi Savall et le Concert des nations, par la vivacité et la richesse sonore de leur Beethoven, c’est avec un grand bonheur que j’ai écouté leur enregistrement des cinq premières symphonies. Comme le résume Christophe Seyne dans sa critique exhaustive de cet enregistrement sur le site belge Crescendo : « Lumière, touffeur, vitalité, et une formidable accentuation. Beethoven sous un zénith volontiers méridional : le plus sain, ouvragé, tonique et ensoleillé qu’on ait entendu depuis… depuis combien de temps ? ». De toutes les sorties discographiques des symphonies, je dois avouer que c’est la seule qui m’a donnée vraiment l’impression d’entendre une interprétation renouvelée et parfaitement stimulante, qui fait non pas tant réfléchir aux tempi, qui somme tout pleins d’allant, mais très équilibrés et sans recherche d’excès, mais qui passionne par le travail sur les timbres. C’est un Beethoven particulièrement timbré, où l’alliage des couleurs dessinent des contours nouveaux aux symphonies et peint des paysages sonores nouveaux.

Jordi Savall, Le Concert des Nations
Immortal Beloved: Beethoven Arias

La soprano israélienne Chen Reiss a choisi pour son récital « Immortal Beloved » d’interpréter des raretés du corpus Beethovenien, ainsi que de rendre hommage à l’idéal féminin du jeune Beethoven. Dans le livret accompagnant le disque, Reiss décrit cet idéal, en l’opposant aux personnages féminins mozartiens : « Je pense aux femmes de Mozart comme étant profondes, intelligentes, ingénieuses, voire manipulatrices, mais au fond toujours « de ce monde » et de leur époque. Mais pour moi, la musique de Beethoven ouvre la fenêtre sur les femmes d’un autre genre. Le spectre de la musique et sa continuité dramatique s’élargissent, l’intensité s’approfondit. Ces femmes sont montrées en train d’atteindre des idéaux de sacrifice et de courage qui leur sont rarement offerts dans leur propre monde. » La sureté de sa technique ainsi que son intelligence musical et son sens dramatique font de Chen Reiss l’interprète idéale de ces airs du premier Beethoven. Comme l’explique Vincent Guillemin dans sa critique sur le site Resmusica, cet album « permet à la soprano lyrique de livrer sa superbe palette sur une large étendue du spectre, où l’aigu facile s’allie à l’agilité pour moduler et vocaliser », sans compter qu’elle bénéficie en outre de l’accompagnement superbe de Richard Egarr et de l’Academy of Ancient Music.

Chen Reiss (soprano), Oliver Wass (harp)
Academy of Ancient Music, Richard Egarr
Beethoven, si tu nous entends

Condenser l’oeuvre de Beethoven en une heure de musique, voilà le pari qu’ont décidé de relever le chef d’orchestre Nicolas Simon, l’orchestre la Symphonie de Poche et le compositeur Robin Melchior en créant une symphonie-hommage en 5 mouvements, qui, comme l’explique le livret du disque, « prend racine dans l’univers du compositeur et plonge dans l’immensité de son œuvre, symphonique d’abord, mais aussi sa musique de chambre. Cette création fait entendre des extraits choisis de l’œuvre du compositeur, réunis, réarrangés voire transformés. Elle dépeint différents traits de la personnalité de Beethoven et conduit l’auditeur dans un voyage à travers les grandes étapes de la vie complexe du compositeur. » En collaboration avec Tristan Labouret, Robin Melchior a pu construire un portrait émotionnel et musical cohérent du compositeur allemand. Dans cette symphonie-hommage, « chaque mouvement devient un épisode de la vie de Beethoven ou développe une thématique qui l’a particulièrement et durablement inspiré, et l’enchaînement entre les mouvements « est sous-tendu par une trame dramaturgique, imaginée par Tristan Labouret, qui permet de considérer cinq aspects de l’évolution et de la personnalité du compositeur. Tout le matériau musical est choisi en lien avec ces épisodes, dans son œuvre monumentale. » Le résultat est génial. C’est à la fois familier, car fidèle à l’œuvre de Beethoven, et totalement inédit car cette œuvre est réarangée et transformée de sorte que l’album nous fait entendre un Beethoven inédit. Une heure musical de bonheur et de redécouverte de l’œuvre de Beethoven avec des interprètes très talentueux.

Symphonie de Poche, Nicolas Simon, Robin Melchior
Uwaga! Beethoven Classical Crossovers

Avec le disque des musiciens du quatuor Uwaga, associés au Folkwang Kammerorchester et Johannes Klumpp, nous pouvons écouter une autre manière de revisiter l’œuvre de Beethoven en le confrontant aux Balkans, à l’Orient, au Swing et au Rock, montrant que l’œuvre de Beethoven dépasse aisément les frontières de la musique classique. Avec ce disque, l’œuvre du compositeur allemand est transformée pour aller à la rencontre d’autres univers musicaux forts éloignés, mais le résultat reste fidèle à l’œuvre de Beethoven, à son énergie, à ses qualités introspectives, à son sens du rythme, son goût des ruptures et à son message de fraternité et de liberté. Vous danserez dans votre salon en écoutant ce disque !

Folkwang Kammerorchester, Johannes Klumpp
Pierre Henry : La Dixième Symphonie – Hommage à Beethoven

Le compositeur contemporain Pierre Henry, grand novateur et souvent considéré comme le père de la musique concrète, fut fasciné depuis son enfance par l’œuvre de Beethoven au point d’imaginer une 10e symphonie, dont il existe 3 versions électroacoustiques, et une version symphonique, ici enregistrée par l’Orchestre Philharmonie de Radio France, l’Orchestre du Conservatoire de Paris, le Jeune Chœur de Paris, le Chœur de Radio France, le ténor Benoît Rameau, ainsi que Bruno Mantovani, Marzena Diakun, et Pascal Rophé à la direction.

Pierre Henry disait de cette 10e symphonie : « Ce n’est pas celle que Beethoven avait ébauchée, dit-il. Pas plus qu’une synthèse des neuf. C’est une œuvre essentiellement combinatoire. C’est aussi un hommage à celui qui espérait un dépassement de l’orchestre. Peut-être une façon de faire mon portrait (notre portrait) à travers cette musique et l’influence qu’elle a exercée sur la mienne. C’est un parcours onirique, logique et respectueux de ce que ses symphonies comportent et suggèrent. Volontairement, l’œuvre n’utilise comme “matière première” que des notes, groupes ou motifs venant des neuf symphonies ». La manière dont le compositeur français fait s’entrechoquer des fragments de portées nous fait sortir de notre zone de confort, et basculer constamment de la familiarité à l’étrangeté.

Créée en décembre 2019 à la Maison de la Radio, cette version symphonique de la 10e symphonie est plus proche du matériaux beethovénien que les version électroacoustiques comme l’explique Pierre Carrive dans son compte-rendu du concert : « Pour cette création de 2019, nous revenons aux sources, si l’on peut dire, avec du Beethoven, rien que du Beethoven. 75 minutes, pour 8 mouvements aux intitulés traditionnels. Avant le concert, Maxime Barthélemy et Misael Gauchat expliquent comment ils ont édité les partitions d’orchestre pour la Maison ONA à partir de ce qu’avait laissé Pierre Henry : des collages d’extraits musicaux sur de grandes feuilles, et des enregistrements réalisés sur trois magnétophones. Après un énorme travail de recherche (et l’on ressent toute l’émotion qu’ils y ont mise), ils ont réalisé un matériel complet destiné à trois orchestres. »

Ce magnifique enregistrement rend pleinement hommage à la fois au génie de Pierre Henry, qui nous a quitté en 2017, avant de pouvoir entendre cette version symphonique de 10e symphonie interprétée en concert, et à celui de Beethoven, à leur audace expérimentatrice, leur sens de la transgression et leur amour de la liberté.

Bruno Mantovani, Marzena Diakun, Benoît Rameau, Orchestre du Conservatoire de Paris, Jeune Chœur de Paris, Chœur de Radio France, Orchestre Philharmonique de Radio France, Pascal Rophé

2 commentaires

  1. Bonjour,
    Article très intéressant, qui m’a permis de découvrir des enregistrements originaux, dans le sens plein du terme.
    Je vous remercie de m’avoir cité, malgré une faute dans mon nom (Carrive avec 2 r). Je me permets de vous signaler une chronique que j’ai écrite non plus à propos du concert de cette Dixième Symphonie de Beethoven, mais à propos de l’enregistrement qui en a été fait : https://www.crescendo-magazine.be/premier-enregistrement-acoustique-pour-la-dixieme-symphonie-hommage-a-beethoven-de-pierre-henry/
    Bien à vous,
    Pierre Carrive

    J'aime

  2. Bonjour, merci pour votre commentaire. Je vais corriger la faute d’orthographe sur votre nom et je vais lire votre article sur l’enregistrement avec grand interêt. Bien à vous, Frédérique Reibell.

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