La grâce et la lumière

Le premier album solo de la soprano égyptienne Fatma Said est un disque précieux dans une période assez angoissante où nous avons un grand besoin de douceur, de lumière et de grâce. En ces temps de crise sanitaire et de crise politique, l’album de Said est comme un baume réconfortant et apaisant, qui nous rappelle que l’Orient et l’Occident ne sont pas ennemis, mais qu’il existe une histoire politique et culturelle commune entre les civilisations, comme l’explique très bien la soprano :

« J’ai cherché à comprendre pourquoi je sentais un rapport très proche avec ces pays, la France et l’Espagne, alors que je n’ai aucune relation avec eux. Je crois que c’est lié à l’histoire. A la fin du XIXe siècle, de nombreux artistes, poètes ou compositeurs français ont dépeint l’Orient, au sein du mouvement orientaliste. Bizet, Ravel, Hugo… Pour la partie espagnole, il y a un lien très fort, dans la musique plutôt que dans les paroles d’ailleurs, entre l’Egypte et l’Andalousie. La manière arabe de chanter et écrire la musique est très proche de ce que j’ai pu entendre de la musique espagnole. Je suis très à l’aise pour chanter des musiques andalouses. » (Entretien de Fatma Said avec le journal 20 minutes, 15 octobre 2020)

L’album s’ouvre avec Shéhérazade de Ravel, un cycle de trois mélodies sur des poèmes de Tristan Klingsor, qui fut composé en versions pour orchestre ou pour piano. A l’origine, Maurice Ravel avait un projet d’opéra sur le thème des Mille et une nuits, qui n’aboutit pas, et dont il reste seulement une ouverture, créée en 1899. Puis en 1903 Ravel réutilisa très partiellement cette ouverture pour composer un cycle de mélodies pour voix et orchestre, tant son attrait pour l’Orient était fort. La soprano égyptienne est ici accompagnée par Malcom Martineau au piano, et pour la deuxième mélodie de ce cycle par une flûte moyen-orientale, un choix atypique qu’elle explique longuement dans le livret de l’album :

« Dans la deuxième mélodie de ce triptyque, « La Flûte enchantée », j’ai pensé que le ney, une flûte moyen-orientale, serait idéale pour rendre la couleur et le caractère que le compositeur avait à l’esprit puisqu’il utilise ici des modes orientaux et arabes de manières très évocatrice. La flûte est vraiment une personne en l’occurrence : elle renvoie à l’amant secret de la protagoniste qui lui parle à voix basse depuis l’extérieur alors que le maître de la jeune femme est endormi. Le timbre du ney et ses fines nuances expressives ressemblent tellement à celles de la voix humaine que le dialogue entre la flûte et la chanteuse s’apparente à une conversation intime entre deux personnes. Burcu Karadağ a tiré de son instrument exactement la couleur que je souhaitais, créant même un climat encore plus intense que je n’avais imaginé. » (Livret du disque)

Bien avant Ravel, des compositeurs du XIXe siècle comme Hector Berlioz et George Bizet traduisirent en musique cet attrait pour l’Orient, dans le contexte de l’Empire colonial français au Maghreb. Comme le rappelle Sabine Teulon Lardic dans sa critique de l’album sur le site Première loge, « dès le XIXe siècle, la fascination de l’Europe pour un Orient fantasmé (de V. Hugo à Flaubert) s’appuie sur l’expansion coloniale, elle bien tangible. Et l’esthéticien palestinien Edvard W. Saïd a démontré comment l’orientalisme est une construction maniée par les colonisateurs pour matérialiser tout à la fois leur supériorité et leur crainte face à l’altérité.« 

Représentatif de cet vision fantasmée de l’Orient, « Zaïde » (1845), mélodie composée par Hector Berlioz sur un texte de Roger de Beauvoir, est, selon Fatma Said, le coeur de l’album. C’est est un boléro pour voix, castagnette et piano ou orchestre, une espagnolade pleine de d’entrain mais aussi de nostalgie. Quant à la mélodie « Les Adieux de l’hôtesse arabe » (1866), composée par George Bizet sur un poème de Victor Hugo, lui tient particulièrement à cœur de par sa nostalgie et son évocation de la tradition d’accueil des pays arabes : « En Égypte, nous mettons un point d’honneur à accueillir nos hôtes le mieux possible pour qu’ils se sentent à l’aise et partie intégrante de notre communauté, et c’est ce que je perçois dans le texte et la musique de cette mélodie : l’hôtesse aurait tout fait pour que le voyageur qu’elle aime reste – au début de la mélodie, elle cherche à contenir son émotion à l’idée de le perdre pour toujours. »

Contemporain de Ravel, le flutiste, chef d’orchestre et compositeur français Philippe Gaubert, qui fut directeur musical de l’opéra de Paris à la fin des années 30, était un grand connaisseur de la voix humaine, et composa plusieurs opéras et 90 mélodies, dont « Le Repos en Egypte » (1910) présent sur cet album. Très influencé par Gabriel Fauré, l’œuvre de Gaubert est rafinée et caractéristique de la mélodie française de la première moitié du XXe siècle. Compositeur virtuose, bien qu’académique, Gaubert a surtout marqué l’histoire de la musique par son talent exceptionnel d’instrumentaliste et de chef d’orchestre, assurant les créations parisiennes de Daphnis et Chloé de Ravel, d’Elektra ainsi que du Chevalier à la Rose de Richard Strauss ou encore de Turandot de Giacomo Puccini.

Entre Orient et Occident, l’Espagne a une place particulière dans l’histoire des relations entre l’Occident et le Moyen-Orient, puisqu’enre 711 et 1492 l’Islam et les cultures arabo-musulmannes dominèrent une plus ou moins grande partie de la péninsule ibérique, appelée El Andalus et qui ne se limite pas au territoire de l’Andalousie actuelle. Fatma Said a choisi pour 6 canciones ibériques, des mélodies populaires, de Manuel de Falla, Frederico Garcia Lorca, et Fernando Obradors, et est accompagnée par le guitariste Rafael Aguirre.

« L’origine populaire fédère celles successivement de M. de Falla  – Tuosojillos negros  (Tes petits yeux noirs, 1902) – de J. Serrano  – La Cancion del  ovido (chanson de l’auberge de l’Oie) issue de la zarzuela éponyme (1916) –  et d’Obradors  (Cantares populares). Au sein de cette mosaïque, c’est sans doute la simplissime berceuse de F. Lorca (poète, musicien et folkloriste), Nana de Sevilla, qui émeut le plus. Sa mélancolie se répand avec pudeur, sur le dessin entêtant de la cadence andalouse (descente de quatre notes conjointes). On apprécie la flexibilité vocale des ornements de ce fonds hispanique. Sans oublier qu’ils puisent dans la tradition andalouse du cante jondo, elle-même impactée par la vocalité orientale … lorsque l’Espagne était au carrefour des cultures méditerranéennes. L’interculturalité s’invite donc bien à tous les niveaux du programme ! » (Sabine Teulon Lardic, Première Loge)

Autre très belle idée de Fatma Said, celle d’enregistrer des chants arabes, très célèbres au Moyen-Orient mais peu connus en Occident, et ici interprété « avec une formation inhabituelle », composée « d’un kanoun, un ney, des percussions (riqq, darbouka, etc.), joués respectivement par Tamer Pınarbaşı, Burcu Karadağ et Itamar Doari, ainsi qu’un piano et une contrebasse, confiés aux jazzmen Tim Allhoff et Henning Sieverts – un des morceaux fait même appel à un quatuor à cordes (le vision string quartet). Les musiciens faisant une large part à l’improvisation, il forment en réalité un groupe de jazz quelque peu inhabituel auquel se mélange ma voix classique, et tout cela pour interpréter un répertoire arabe… ». Comme l’explique Katherine Cooper en introduction de son entretien avec Said, la soprano égyptienne participe depuis plusieurs années à « un projet de recherche de l’université d’Oxford sur la musique de son pays d’origine », et elle « a mis à profit les fruits de ce travail pour son premier enregistrement El Nour ». Sont ainsi présents sur cet album des mélodies de compositeurs libanais et égyptiens tels que Gamal Abdel-Rahim (1924-1988), Najib Hankash (Décédé en 1977) et Sayed Darwish (1892-1923), un choix de mélodies qui rend également hommage à la légende libanaise du chant arabe, Fairouz.

Cet album est un vrai bonheur, grâce à un choix très intelligent et cohérent de mélodies françaises, espagnoles et arabes, comprenant aussi bien des airs très connus que de raretés à découvrir. La réussite de cet album tient aussi à la qualité des interprètes, et en premier lieu à la soprano Fatma Said, dont la voix cristalline, souple et lumineuse, les talents de conteuses et l’intelligence musicale sont un ravissement. Ce premier album est un beau présage pour l’avenir de cette jeune chanteuse, qui loin de répondre aux sirènes de la médiatisation a su prendre le temps de construire avec patience et réflexion ce superbe album.

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