Rencontre avec le ténor conférencier Grégoire Ichou

Envie de découvrir un lieu historique ou une exposition tout en écoutant un artiste lyrique chanter rien que pour vous ? Eh bien, c’est possible grâce aux visites chantées du ténor et guide-conférencier Grégoire Ichou. C’est un concept que j’ai découvert moi-même il y a quelques mois, grâce à Twitter, et que j’ai testé en octobre dernier lors d’une visite chantée fantastique de la Basilique Saint-Denis. En cette rentrée musicale, et après une pause forcée à cause de la crise sanitaire du Covid-19, Grégoire Ichou reprend ses visites chantées, et il a un agenda bien chargé avec des visites-chantées organisées à la Basilique Saint-Denis en Seine Saint-Denis, au Panthéon, au château d’Hardelot, au musée La Piscine à Roubaix, et au musée des beaux-arts de Quimper. Il m’a accordé un entretien début septembre pour parler de son amour pour son métier, de l’importance de découvrir un répertoire oublié, de sa formation musicale, de la place de l’artiste dans la société, et du concept de visite chantée.

Comment avez vous vécu ces 6 derniers mois avec la crise sanitaire du covid-19 qui a entraîné la fermeture des musées, des salles de concerts ?

La période du confinement a été relativement difficile. Beaucoup de mes prestations ont été annulées, des annulations qui ne se sont pas faites toutes d’un coup, mais petit à petit  ce qui a été particulièrement stressant. Dans certains cas des annulations sont arrivées très vite, et pour d’autres la question s’est posée de savoir s’il y aurait des reports ou des annulations. Heureusement il y a eu des musées et des monuments dont les équipes ont été tout à fait bienveillantes et conscientes de ma situation en tant que prestataire extérieur potentiellement précaire, ce qui était très appréciable dans cette période.

L’autre élément qui a rendu le confinement difficile pour les artistes lyriques, c’est que quand on chantait, c’était chez nous et avec des voisins qui contrairement aux périodes habituelles étaient également chez eux. C’était un stress supplémentaire : “Est-ce que je vais pouvoir travailler ma voix autant que je veux, au rythme que je veux ?” Même si je dois reconnaître que j’ai des voisins très sympathiques qui ne m’ont fait aucune remarque. Et cela ajoutait des contraintes aux contraintes déjà grandes du confinement. Actuellement même si je reprends mon activité, les incertitudes demeurent et la reprise se passe dans des conditions très particulières. 

Une autre chose qui a été assez frustrante pour moi, c’est que j’avais beaucoup de visites chantées prévues au musée du Louvre, et c’étaient des visites pour lesquelles j’avais une grande attente parce que j’avoue que j’étais assez fier et impressionné de pouvoir collaborer avec le Louvre. Mais ce qui a été le plus dur, c’est certainement de ne pas pouvoir faire ce que j’aime faire dans la vie, c’est-à-dire chanter devant un public, partager des connaissances, des moments dans des salles de concert ou des lieux patrimoniaux, et je compte bien me rattraper dans les semaines qui viennent.

Grégoire Ichou
Crédit: Sophie Palmier

Avez-vous touché des aides pendant cette période pour compenser financièrement l’annulation des visites chantées prévues entre mars et août 2020 ?

Comme je suis auto-entrepreneur, j’ai pu demander des aides. Cela ne correspondait pas forcément à ce que j’aurais pu gagner si j’avais travaillé ces mois de confinement où j’avais un agenda assez chargé. Mais cela m’a aidé à passer cette période.

Quelles politiques aimeriez-vous voir mises en œuvre pour aider les artistes pour leur permettre de vivre de leur métier de façon moins précaire ?

C’est une question ardue. Peut-être aller vers quelque chose qui ressemblerait à un « revenu universel » pour les artistes, les créateurs et les interprètes, mais il est difficile de définir exactement le contour du statut d’artiste. Il faudrait, par ailleurs, inclure dans un tel dispositif les autres métiers qui rendent le spectacle vivant et la création possibles. Mais j’imagine les contraintes que cela peut impliquer.

Les artistes, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer dans une sorte de fantasme dix-neuvièmiste, sont des gens comme tout le monde. En tout cas j’en suis convaincu. Ils ont peut-être une sensibilité particulière, mais ce sont des gens comme tout le monde, et donc dans la société qui est la nôtre – et on peut le déplorer – ils ont besoin d’argent pour vivre. Par conséquent on ne peut absolument pas détacher l’artiste de cette réalité, qui est la réalité de tout le monde. On ne crée pas que dans la souffrance, la misère. Au contraire, il est certainement plus difficile de créer quand on est contraint par des questions d’argent. Vouloir extraire l’artiste de cette réalité là serait absurde et contre-productif.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et votre formation ?

J’ai fait du piano et du solfège à partir de mes 5-6 ans, sans grand amour pour le piano, ni pour le solfège, mais avec un intérêt pour la musique. C’étaient mes parents qui m’y avaient poussé, et je n’arrivais pas à trouver la rigueur de travailler le piano, parce que je n’avais tout simplement pas envie de le faire, jusqu’à ce que j’entre au conservatoire de musique du 13e arrondissement de Paris sur les conseils de ma prof d’école primaire, génialissime, qui m’a fait découvrir que j’adorais chanter. J’ai passé des années dans ce conservatoire, d’abord dans le chœur d’enfants, puis le chœur de jeunes, sous la direction de Claire Marchand. Puis j’ai fait d’autres conservatoires, notamment celui de Bobigny dans la classe de Robert Expert, avec lequel je continue à travailler, et en parallèle au conservatoire du 7e arrondissement dans la classe de Caroline Pelon. Ensuite je suis entré dans le Jeune Choeur de Paris au Conservatoire à Rayonnement Régional, qui était dirigé à l’époque par Laurence Equilbey et Geoffroy Jourdain. La formation y était riche. Il n’y avait pas que du chœur, mais aussi des cours de langues adaptés aux chanteurs, de l’analyse musicale, du théâtre chanté, du théâtre parlé, des ensemble vocaux, etc.

En même temps que mes études de chant, je suis entré dans le département de musicologie de la Sorbonne, et au cours de ma licence de musicologie j’ai suivi une option qui m’a passionné sur l’histoire de la littérature et l’histoire des arts au sujet des périodes qu’on étudiait en parallèle en histoire de la musique. Puis j’ai fait une licence de guide-conférencier, puis un master de recherche en histoire de l’art, où j’ai écrit un mémoire sur les « Portraits des chanteuses des théâtres privilégiés parisiens dans le troisième quart du XVIIIe siècle », et enfin une 2e année de master en médiation culturelle à l’École du Louvre. Et au milieu de tout cela, j’ai vécu 2 ans à l’étranger, 6 mois à Edimbourg, 6 mois à Vienne, 6 à Florence et 6 à Valence, avec pour but de progresser dans les différentes langues (car j’ai toujours été passionné par l’apprentissage des langues) et dans l’apprentissage des répertoires vocaux des différents pays.

Pouvez-vous nous rappeler en quoi consistent ces visites chantées ? Quelle est l’origine de ce projet qui rencontre un vrai succès auprès de mélomanes avertis comme de néophytes ?

Les visites chantées sont comme des visites guidées traditionnelles, c’est-à-dire qu’il y a des explications sur des monuments et/ou des œuvres dans le cadre d’expositions ou de collections permanentes. Et au sein de ces visites guidées, j’intercale des morceaux musicaux que j’interprète. Ces morceaux sont en lien avec le discours que j’ai sur les œuvres, sur l’artiste ou sur le lieu et éclairent de manière vivante, parfois surprenante, parfois amusante, parfois émouvante, le propos de la visite. Une chose essentielle pour moi est que ces morceaux ne soient pas là comme de simples illustrations. Leur choix est mûrement réfléchi, c’est le résultat de recherches souvent longues, afin de créer une véritable cohérence d’ensemble. 

Ce concept m’est venu presque naturellement de mes centres d’intérêt et mes formations. Je l’ai d’abord créé sur le papier dans un travail universitaire pendant ma licence de guide conférencier, où je devais écrire un mémoire sur un aspect de ce métier. J’avais étudié le concept que j’avais alors appelé “visite totale”, en référence à l’œuvre d’art totale, dans lequel j’intégrais des explications artistiques, historiques, des extraits littéraires et des morceaux musicaux. 

Dans un premier temps, cela ne s’est réalisé que quelques années plus tard sous forme de conférences-concerts, c’est-à-dire dans une salle avec des projections. Cela a aussi l’avantage d’amener ce type de propositions à des publics plus âgés ou en situation de handicap moteur. 

Puis, en 2017, cela a évolué vers des visites chantées : les premières ont eu lieu à l’occasion de l’exposition Rubens au musée du Luxembourg. A partir de là, de fil en aiguille, le musée du Luxembourg, puis d’autres institutions (la villa Cavrois, la Basilique Saint-Denis, le Panthéon, et encore d’autres monuments du CMN) m’ont commandé de nouvelles visites chantées. J’ai eu la chance de travailler pour des musées et des expositions très divers, de Ferdinand Khnopff au Petit Palais à Sigmund Freud au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Tintoret au musée du Luxembourg, les collections permanentes du musée Cognacq-Jay… Cela m’a permis d’explorer à chaque fois un répertoire très différent, ce qui fait que je suis toujours très enthousiaste et très curieux, car j’apprends de nouvelles choses et je découvre de nouveaux morceaux qui, pour beaucoup, sont très peu connus. La plupart n’ont même jamais été enregistrés. Pour trouver ces œuvres vocales, je cherche les partitions le plus souvent à la BNF, mais cela peut être aussi dans d’autres bibliothèques. J’essaie de faire renaître, à mon humble niveau, des répertoires d’époques différentes qui n’ont parfois pas été entendus depuis des décennies, voire des siècles.

Est-ce important pour vous d’ouvrir un répertoire inconnu aux visiteurs qui viennent assister à tes visites chantées ? 

C’est important à double titre : d’abord parce que cela me fait plaisir, et je ne vais pas me cacher en prétendant que je fais tout cela uniquement pour le public [rires]. Je le fais aussi parce que je trouve ça finalement un peu triste que tous ces morceaux ne soient jamais chantés. C’est un grand plaisir de voir comme ces morceaux méconnus d’époques diverses peuvent plaire à un public d’aujourd’hui. Par exemple, une chanson de 1910 peut beaucoup amuser un enfant de 8 ans des années 2010-2020. Cela résonne encore avec le public d’aujourd’hui, et parfois de façon vraiment frappante. En ce moment, je suis dans la dernière ligne droite de ma préparation de visites chantées pour le musée La Piscine à Roubaix, en lien avec certaines de leurs œuvres évoquant l’esclavage ou les combats de coqs, je chante des morceaux (l’un de 1794 et l’autre de la fin du XIXe siècle), dont les textes sont extrêmement forts et résonnent avec nos questionnements contemporains.

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