Les femmes à l’assaut de la Bastille orchestrale!

« Quand la musique classique cessera d’être un métier d’hommes », titrait lundi 14 septembre 2020 le journal Médiapart sous la plume d’Antoine Perraud pour s’interroger sur la place des femmes dans le monde de la musique classique. Personnellement, cet article m’a dérangée à bien des égards, et m’a poussée à écrire un texte sur mon blog pour donner mon point de vue personnel, celui d’une mélomane et blogueuse, sur la question de la visibilité et de la représentation des femmes dans la musique classique. C’est un sujet auquel je pensais depuis plusieurs mois, mais il a fallu un déclic pour que je passe à l’acte. Par ailleurs, je ferais remarquer que pour traiter la question de la représentation des femmes dans la musique classique, il eut peut-être été souhaitable que Médiapart, pourtant un journal très féministe dans son traitement de l’information, demande à une journaliste spécialisée de l’écrire (comme par exemple Sophie Bourdais, Aliette de Laleu, Emmanuelle Giuliani, ou Juliette de Banes Gardonne). C’est d’ailleurs ce qu’a fait quelques jours plus tard le quotidien 20 Minutes, sous la plume experte d’Aude Lorriaux, spécialiste des discriminations hommes-femmes et journaliste « Culture et Médias », dont l’article, « Mais pourquoi y a-t-il si peu de femmes cheffes d’orchestre ? », est passionnant.

Contrairement à ce qu’affirme le titre de l’article de Médiapart, la musique classique n’est pas un « métier », mais regroupe un grand nombre de métiers différents, aussi bien des métiers artistiques, des métiers du son, de médiation culturelle, de pédagogie ou encore d’administration culturelle. La sociologue Hyacinthe Ravet analyse dans son livre Musiciennes: Enquête sur les femmes et la musique que le milieu de la musique « savante » n’est pas le moins féminisé, car si « les femmes constituent seulement 24% des musiciens interprètes, contre près de la moitié des comédiens et deux tiers des danseurs », elles « sont présentes à 44% parmi les interprètes de musique savante, alors qu’elle représentent 17% des musiciens de musiques populaires. ». Ce qui semble donc réellement poser problème n’est donc pas la rareté supposée des femmes dans la musique classique, mais le fait qu’elles occupent trop rarement des postes de pouvoir, d’où l’initiative bienvenue de la Philharmonie de Paris et de son directeur Laurent Bayle de créer un concours international de cheffes d’orchestre, La Maestra, avec la collaboration de la cheffe française Claire Gibault et les musiciens et musiciennes de son ensemble, le Paris Mozart Orchestra.

Bannière twitter du concours La Maestra

La musique classique, à l’image d’autres milieux professionnels, a connu une évolution lente vers une plus grande représentation des femmes au sein et à la tête des orchestres, avec une nette accélération depuis les années 1970. Cependant, on ne peut analyser cette évolution sans rappeler que l’égalité homme-femme progresse à des rythmes différents selon les pays et les continents, et qu’il faut manier avec précaution les exemples que l’on cite quand on analyse la faible féminisation de certains grands orchestres internationaux, comme les Berliner Philharmoniker et les Wiener Philharmoniker, qui sont deux orchestres très prestigieux de deux pays, l’Allemagne et l’Autriche, dans lesquels les inégalités salariales sont parmi les plus fortes en Europe. Ce sont également deux orchestres, et ce n’est pas anodin en terme d’égalité et de diversité, qui ont mis des décennies à reconnaître leur passé nazi et à en tourner définitivement la page. Cela peut aussi expliquer pourquoi dans certains orchestres la tradition pèse plus lourd, et pose un obstacle à l’accession des musiciennes à des postes de pouvoir.

Antoine Perraud cite aussi dans son article un certain nombre de remarques sexistes de chefs d’orchestre ou compositeurs réputés, mais là encore j’ai un peu vu rouge. Car si condamner les propos sexistes de musiciens influents est important, il serait aussi souhaitable de ne pas les clouer au pilori pour des propos déformés. Ainsi, quitte à citer les déclarations de Vasily Petrenko affirmant qu’un orchestre « réagit mieux quand il a en face de lui un homme », puisque « une jolie femme sur le podium porterait les musiciens à penser à autre chose qu’à la musique », le journaliste aurait pu creuser un peu. Personnellement, cette polémique m’agace profondément, car elle est utilisée par certains mélomanes pour boycotter ce chef, sans avoir même essayé d’écouter ses explications, ce que je trouve pronfondément injuste (et assez hypocrite quand cela vient d’hommes). Le chef russe a expliqué dans un entretien à la Philharmonie de Moscou que le sens de son propos était le suivant : malgré la féminisation de la profession de chef d’orchestre, dans certains pays comme la Russie, malheureusement, les cheffes d’orchestre ne sont pas prises au sérieux à cause de leur physique. Il racontait une anecdote assez triste concernant son épouse, qui est cheffe de chœur et qui demandant à des amis à la fin d’un concert qu’elle dirigeait ce qu’ils en pensaient, a entendu ses amis lui répondre : « Qui s’en soucie ? ». C’est un fait difficilement contestable qu’en Russie, bien qu’il y ait de nombreuses musiciennes brillantes, qu’elles soient chanteuses, solistes instrumentales ou musiciennes d’orchestre, il y a paradoxalement très peu de cheffes d’orchestres russes. Dans les années récentes, la seule cheffe russe que j’ai vu émergée est Anna Rakitina, cheffe assistante du Boston Symphony Orchestra, dirigé par le Letton Andris Nelsons. Cette faible représentation des femmes cheffes d’orchestre en Russie est encore une fois le reflet d’une société qui demeure très patriarcale et dans laquelle le pouvoir reste aux mains des hommes que ce soit dans le domaine musical ou politique.

En outre, la question de la direction d’orchestre est un peu l’arbre qui cache la forêt, et pour savoir si un directeur musical est réellement sexiste plus que les paroles, ou l’absence de paroles, parce que la plupart se gardent bien d’aborder le sujet en public, il peut être utile de regarder ce qui se passe à l’intérieur des orchestres. Un orchestre est un lieu de pouvoir complexe, un « microcosme hiérarchisé » pour reprendre l’expression de Hyacynthe Ravet, à la tête duquel se trouve le/la chef.fe d’orchestre, et puis une myriade de sous-chef.fe.s. Or, « les femmes sont non seulement mois souvent solistes que les hommes, mais encore occupent-elles rarement les postes de solistes les plus élevés, ceux des premiers solistes. » Et dans un orchestre, « au sommet de la pyramide se trouve le premier violon. Son prestige remonte à l’époque préromantique où, en l’absence de chef, l’orchestre suivait essentiellement les indications de son « primus inter pares ». Depuis l’avènement du chef, il est devenu à la fois le premier des musiciens, et le deuxième homme après le maestro. » (Merlin, Christian. Au coeur de l’orchestre, Fayard)

« Le deuxième homme après le maestro », quelle expression révélatrice de la domination masculine dans les orchestres! En anglais on emploie les termes « leader » et « concertmaster », ce qui est plus neutre et plus adéquat car les premiers violons ont réellement un rôle primordiale dans l’orchestre, ce sont les vrai.e.s chef.fe.s des musicien.ne.s. Ces super solistes sont encore trop rarement des femmes, tout comme les chef.fe.s de pupitres, à l’exception de la France où des femmes sont premiers violons de plusieurs orchestres importants, comme Jennifer Gilbert à l’Orchestre National de Lyon ou Charlotte Juillard à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg. Et en région parisienne, c’est encore plus marqué avec Ann-Estelle Medouze à l’Orchestre National d’Ile de France, Sarah Nemtanu à l’Orchestre National de France, Deborah Nemtanu à l’Orchestre de Chambre de Paris, ainsi qu’Hélène Collerette et Ji-yoon Park à l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Tous ces orchestres sont dirigés par des directeurs musicaux. Cependant, dans le combat pour l’égalité dans les orchestres, je pense que les hommes peuvent être des alliés précieux, comme l’expliquait la cheffe Claire Gibault en introduction de la finale de La Maestra il y a quelques jours.

Parmi les grands orchestres internationaux, j’ai cherché longuement des orchestres où des femmes avaient des postes de premier violon solo à la tête des orchestres, mais je dois avouer que je n’en ai trouvé principalement trois : l’orchestre du Théâtre Mariinsky de Saint-Petersbourg, l’Orchestre Philharmonique d’Oslo et le Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, où le premier violon solo Thelma Handy est assistée de deux autres premières violons solos « adjointes », les hommes venant après. Et pour avoir vu ces trois orchestres en concert, je peux témoigner que ces violonistes sont des musiciennes remarquables à l’autorité reconnue par les chefs d’orchestre et les autres membres de ces orchestres. L’Orchestre philharmonique d’Oslo est d’ailleurs pour moi un des très beaux exemples d’un grand orchestre international où la plupart des postes principaux, aussi bien dans l’administration que parmi les musicien.ne.s, sont occupés par des femmes, que ce soit la directrice de l’orchestre Ingrid Røynesdal, la première violon solo de l’orchestre, Elise Båtnes, dont l’on peut apprécier le grand talent dans des enregistrements récents de Strauss ou de Rimsky-Korsakov publié par Lawo, l’alto solo Catherine Bullock-Bukkøy, le cor solo Inger Besserudhagen, ou encore la première violoncelliste solo de l’orchestre, Louisa Tuck, qui est la star de l’enregistrement récent de Don Quichotte de Richard Strauss par cet orchestre. Et pourtant, malgré toutes ces femmes fortes aux manettes de l’orchestre, l’orchestre invite assez peu de cheffes d’orchestre, et a choisi comme successeur à Vasily Petrenko, malgré la polémique évoquée plus haut, Klaus Mäkela, un jeune chef finlandais, qui a également été nommé en juin dernier à la tête de l’orchestre de Paris, en remplacement de Daniel Harding. Donc non seulement des hommes sont omniprésents à la tête des orchestres internationaux, mais en plus ils cumulent les postes de directeurs musicaux, et cela même dans les pays scandinaves, qui sont pourtant plus en avance en terme d‘égalité homme-femme.

Ce qui est également intéressant quand on regarde cet orchestre en concert, comme dans cette vidéo filmée lors du concert donné pour célébrer le centenaire de la création de l’orchestre en septembre 2019, on peut observer ce que Hyacinthe Ravet appelle « le partage sexué des instruments », c’est-à-dire « la répartition par sexe selon la famille instrumentale » qu’elle résume de la manière suivante : « Les musiciennes sont largement présentes parmi les cordes, dans une moindre mesure parmi les bois et les percussions, et très peu parmi les cuivres. » Dans l’orchestre Philharmonique d’Oslo, la féminisation des bois et des cuivres est en cours, mais on peut constater que les percussions restent des instruments très masculins. Pourquoi une telle différence selon les instruments ? Parce que « les instruments de musique véhiculent des images et des représentations sociales imprégnées des valeurs et des normes associées aux sphères respectives du « féminin » et du « masculin », instigatrices de conventions encadrant les corps. » Il y a donc encore un travail de fond à réaliser dans les conservatoire pour permettre un égal accès des garçons et des filles à tous les pupitres d’instruments, surtout qu’à ce « partage sexué » s’ajoute une répartition selon les classes sociales d’origine.

Alors quelle est la solution pour donner plus de place aux femmes dans les orchestres et à la tête des orchestres ? Claire Gibaut et Laurent Bayle ont décidé de lutter contre le manque de femmes à la tête des orchestres en organisant La Maestra, un concours réservé aux cheffes d’orchestre dont l’objectif est de « susciter des vocations, fédérer le monde musical international autour d’engagements précis en faveur des cheffes et offrir aux plus jeunes d’entre elles un soutien dont elle n’ont souvent pas bénéficié au cours de leur cursus de formation. » (Source : Programme de salle de la Philharmonie de Paris). Cette initiative en bienvenue, car elle permet de mettre en valeur le talent de femmes cheffes d’orchestres et de rendre visible le manque d’opportunités qui se présentent à elles pendant leur carrière, et également de les aider en les accompagnant pour propulser leur carrière sous les meilleurs auspices.

Mais ce concours n’est pas non plus sans poser problème, selon moi, celui d’essayer de montrer à tout prix que les femmes sont des « chefs » comme les autres, tout en invisibilisant le matrimoine de la musique classique, puisqu’en dehors d’une commande passée à la compositrice Alexandra Grimal, aucune oeuvre de compositrice du passé n’est inclue dans le programme. Et ça, c’est un vrai problème, car comme l’expliquent Margaux Chollet et Raphaëlle Rémy-Leleu dans Beyonce est-elle féministe ? à propos des manuels d’histoire : « Il faudrait intégrer les femmes à chaque étape des analyses et explications, sans focus ni encadré. Sans cela notre histoire continuera à considérer les femmes comme « particulières », comme des anomalies plutôt que comme des parties prenantes systématiquement présentes et représentées. » J’ai ainsi eu le sentiment pendant les quelques jours où j’ai observé le concours La Maestra qu’il cherchait à reprendre tous les codes des concours de direction d’orchestre ordinaires : Mêmes codes vestimentaires des candidates, mêmes programmes musicaux, et jusqu’à la reprise du terme de « maestro » ici féminisé en « maestra ». Or, ce terme même est le symbole même d’une pratique archaïque du pouvoir qu’il est temps de remettre en question comme l’expliquait la cheffe d’orchestre JoAnn Falletta dans les colonnes du New York Times il y a deux ans : « La responsabilité d’un chef d’orchestre sera toujours là : la responsabilité de la prise de décision, la création d’un environnement positif, pour amener 100 artistes individuels à se regrouper. Cela ne va pas changer. Mais le style, le pouvoir illimité ? Cela devrait changer. » L’organisation du concours La Maestra, qui n’est pas appelé à être pérenne, mais à lancer une dynamique positive en faveur de la parité dans la musique classique, n’est qu’une étape vers un changement en profondeur du milieu classique, depuis la formation dans les conservatoire jusqu’à la carrière des musicien.ne.s et à la programmation des concerts. Car pour permettre à la musique classique de vibrer dans toute sa richesse et diversité, nous aurons besoin de tou.te.s les hommes et les femmes de bonne volonté.

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