Des voix dans le désert

Le sort des musiciens juifs pendant la première moitié du vingtième siècle fut marquée par les persécutions et/ou l’exil pour ceux qui purent s’enfuir d’Europe et ainsi survivre à l’Holocauste. Certains musiciens et compositeurs juifs s’installèrent aux Etats Unis comme Ernest Bloch et Erich Wolfgang  Korngold, d’autres en Union-Soviétique comme Mieczysław Weinberg, ou d’autres encore en Palestine mandataire comme Paul Ben-Haim. Le violoncelliste anglais Raphael Wallfisch, dont les parents ont eux-même survécu à l’Holocauste, défend depuis longtemps le riche répertoire pour violoncelle issu de cette tragique histoire. En 2017 il a lancé une belle série d’enregistrements, intitulée « Des voix dans le désert – Concertos pour violoncelles de compositeurs juifs en exil », et cette année un album consacré à des oeuvres de Ben-Haim, Bloch et Korngold a attiré mon attention.

Né Paul Frankenburger dans une famille de la bourgeoisie Munichoise, Paul Ben-Haim débuta sa carrière de musicien sous le meilleurs auspices, et fut assistant de Bruno Walter et Hans Knappertbusch avant de devenir directeur musical de l’opéra d’Augsburg de 1924 à 1931. Renvoyé de l’opéra d’Augsburg, avec tous les employés juifs de l’opéra, par le nouvel intendant nazi qui venait d’arriver à la tête de cette institution, il ne réussit pas à trouver un autre emploi ailleurs, et la montée de l’anti-sémitisme en Allemagne finit de le convaincre de s’exiler en 1933. Il s’installa à Tel-Aviv et prit alors le nom de « Ben-Haim », fils de Haim, du nom de son père en Hébreu, ce mot ayant également le sens de « vie ». Le concerto pour violoncelle interprété par Raphael Wallfisch dans cet enregistrement fut écrit pour le violocelliste Richard Katz en 1962, mais il fallut dix ans avant qu’il soit joué en concert.

Paul Ben-Haim (1897-1984)

Selon Malcom Miller dans le livret du disque, uniquement disponible en anglais et en allemand, le « Concerto pour violoncelle en trois mouvements exploite l’agilité virtuose du violoncelle solo ainsi que sa polyvalence expressive, et illustre la synthèse des styles de la Méditerranée orientale de Ben-Haim dans un cadre formel européen. Les deux derniers mouvements sont basés sur deux chansons d’amour d’origine judéo-espagnole, « Noches Noches » et « Noches Buenas » », dont la source est « le recueil de Chants Séfarades (1958) de l’ethnomusicologue français Léon Algazi (1890-1971), que Ben-Haim avait rencontré personnellement à Paris ». Cette œuvre, dans laquelle on peut entendre aussi bien l’influence de compositeurs occidentaux comme Bartok ou Shostakovich, que de musiques populaires séfarades et orientale est une excellente porte d’entrée dans la musique de Paul Ben-Haim, mais aussi dans la musique classique israélienne, qu’il a contribué à forger comme le souligne Malcom Miller : « Ces œuvres et d’autres des années 40 ont mis en évidence les tendances esthétiques d’un nouveau style musical national, s’inspirant du folklore juif oriental, de la cantillation biblique, du post-impressionnisme français et des danses, modes et sons du Moyen-Orient. »

Autoportrait d’Ernest Bloch (1880-1959) en kimono (1922 ou 23) quand il était directeur de l’Institute of Music à Cleveland.
Eric B. Johnson

Compositeur intemporel, éloigné des préoccupations modernistes de ses collègues, Ernest Bloch est entré dans l’histoire de la musique comme étant le plus grand compositeur juif, mais loin d’adopter une démarche ethnomusicologique, Bloch cherchait surtout à exprimer un élan spirituel dans sa musique : « Il n’est pas dans mon intention ni dans mon souhait de travailler à la restauration de la musique juive. Je ne veux pas baser ma musique sur des mélodies plus ou moins authentiques. Je ne suis pas un archéologue. Je crois que la chose la plus importante est d’écrire de la musique sincère et bonne, la mienne. Ce qui vraiment m’intéresse est l’esprit hébraïque. Cette âme complexe, ardente, agitée que la bible fait vibrer en moi. La vigueur des Patriarches, la violence du livre des Prophètes, l’amour brûlant de la justice, la douleur et la grandeur du livre de Job, la sensualité du Cantique des Cantiques. Tout cela est en nous, tout cela est en moi, et c’est la meilleure part de moi-même. » (Source : Gil Pressnitzer, Ernest Bloch : Une voix du fond des temps, Esprits Nomades)

Né en Suisse en 1880, Bloch apprit le violon à partir de l’âge de 9 ans, et très rapidement commença à composer. Il étudia d’abord avec Emile Jacques-Dalcroze à Genève, avant d’aller au conservatoire de Bruxelles, où il eut comme professeur Eugène Ysaÿe. Il poursuivit ensuite sa formation en Allemagne avec Iwan Knorr et Ludwig Thuille. C’est pendant ses études en Allemagne qu’il fit la rencontre de Edmond Fleg, un écrivain nationaliste juif, qui l’influença profondément et le conduisit à se plonger dans ses racines juives, et notamment à étudier la Bible en 1906. A la fin de ses études, il voyagea à travers l’Europe avant de s’installer aux Etats-Unis en 1916. Naturalisé américain en 1924, Bloch mena parallèlement deux carrières, de compositeur et de pédagogue, enseignant au Cleveland Institute of Music et au Conservatoire de San Francisco dans les années 20. Puis, dans les années trente, Bloch décida de rentrer en Europe, mais la montée du nazisme força le compositeur à repartir aux Etats-Unis à partir de 1939, où il continua à composer tout en enseignant à l’Université de Berkeley entre 1942 et 1952.

La Symphonie pour violoncelle et orchestre était à l’origine une œuvre pour trombone et orchestre composée à l’origine pour le tromboniste américain William Schuman en 1953-54. Bien que court pour une symphonie, comme l’écrit Alexander Knapp dans le livret de l’album, « les forces orchestrales requises sont énormes : triple bois, cuivres, percussions comprenant timbales, cymbales, tam-tam, caisse claire, grosse caisse, harpe, célesta et orchestre à cordes. Tous ces éléments contribuent à créer un panorama exotique, rappelant les timbres des sept œuvres achevées du « Cycle juif » de quarante ans, notamment Schelomo. L’instrument solo fait partie intégrante de cette richesse de la texture orchestrale et joue un rôle obligatoire. Il ne se distingue pas des autres, d’où le choix de « symphonie » plutôt que de « concerto » dans le titre. »

L’enregistrement comprend également deux mouvements de la suite Baal Schem (1923), composée pour piano et violon, et ici arrangée pour violoncelle et orchestre. Selon Alexandre Knapp, ces deux morceaux expriment « des extrêmes de mélancolie et d’extase, des alternances – graduelles ou abruptes – d’intensité aiguë et de sérénité profonde, un énorme spectre de hauteurs et de dynamiques, des rythmes puissants contrastant avec des passages de récitatifs fluides, des fusions de tonalité et de modalité : tous ces traits apparaissent dans chaque mouvement de la Suite et sont typiques de la musique de Bloch des années 1920. »

Erich Wolfgang Korngold (1897- 1957) en 1916. AKG images.

Ces dernières années ont vu une redécouverte de l’œuvre d’Erich Wolfgang Korngold, compositeur qui était surtout célèbre pour ses musiques de film de l’âge d’or d’Hollywood. Korngold est né en 1897 à Brno, ville tchèque faisant alors partie de l’empire Austro-hongrois. Fils du critique musical Julius Korngold, Erich Wolfgang Korngold fut un véritable « wunderkind » : à l’age de 5 ans il se produisait en concert avec son père, à 6 ans il composait, et à 9 ans il fut présenté à Gustav Mahler, qui fut très impressionné par le jeune musicien et le recommanda comme élève à Alexander von Zemlinsky. Son ascension fut alors très rapide, et à l’âge de 23 ans il rencontra une gloire sur les scènes d’opéra de toute l’Europe grâce au succès de son opéra Die Tote Stadt (La Ville Morte), dont on peut entendre un extrait arrangé pour violoncelle et orchestre sur ce disque.

A partir des années 30, considéré par le régime nazi comme un compositeur dégénéré, il tourne vers les Etats-Unis, où les producteurs des studios Paramount et Warner l’invitent à composer des musiques de film, suite à une première expérience pour son ami le metteur en scène Max Reinhardt sur la production du Songe d’une Nuit d’Eté. Pendant cette période hollywoodienne, Korngold composa quelques unes des plus belles musiques de film comme The Sea Hawk, The Private lives of Elisabeth and Essex, ou encore Captain Blood, et les revenus qu’il en tira lui permirent d’aider financièrement de nombreux musiciens juifs en exil. Comme l’explique Jessica Duchen dans le livret du disque, « en mars 1938, Korngold était à Hollywood pour écrire les Aventures de Robin des Bois (film pour lequel il a remporté un autre Oscar) lorsque la nouvelle de l’Anschluss est tombée. Ses parents et son fils aîné, Ernst, s’échappèrent de Vienne vers la Suisse dans le dernier train et arrivèrent à Hollywood. Korngold a toujours attribué à Jack Warner le mérite de leur avoir sauvé la vie. »

Korngold composa d’abord la musique du Concerto pour violoncelle pour le film Deception, le dernier film auquel il a participé au sein des studios Warner Brothers. Le film raconte l’histoire d’un trio amoureux dans lequel entre un violoncelliste et un compositeur célèbre sont tous les deux amoureux d’une pianiste. Peu après la sortie du film, Korngold reprit partition du film et l’utilisa pour composer le concerto pour violoncelle. La musique du concerto garde les traces de ses origines cinématographiques, même s’il n’est nul besoin de regarder le film pour apprécier l’œuvre. Selon Jessica Duchen, « le concerto reflète le bouleversement émotionnel du triangle amoureux avec un thème d’ouverture laconique plein de rythmes déchiquetés ; cette musique évoque souvent, dans un cadre tonal ancré, les contours modernistes et dodécaphoniques que de nombreux compositeurs de l’époque utilisaient. Mais le deuxième sujet est une mélodie chantante et nostalgique dans le registre supérieur du violoncelle, qui s’attarde comme par magie à son apogée, sur un fond d’orchestre chatoyant, avec harpe et vibraphone. Il s’ensuit une section de développement, pleine de contrepoint délicat et d’effets percussifs féroces qui aboutissent à une courte cadence, puis à une section lente contrastée, digne et triste, qui sert de mouvement lent de substitution. À la fin, le premier thème revient : de nouveaux effets décalés et des contre-mélodies augmentent la tension, pour finalement déboucher sur une courte cadence qui fait monter en flèche les émotions féroces (et qui rappelle, peut-être par coïncidence, Le vol du bourdon). Le second sujet propulse la musique dans une coda et une résolution qui rappelle l’ouverture même. Il est intrigant de constater que, bien que la musique semble extrêmement flexible, chaque effet de rubato – typiquement pour Korngold – est écrit en détail, ce qui donne une partition remplie de changements de signature temporelle. »

La virtuosité ainsi que l’intelligence musicale du violoncelliste anglais Raphael Wallfisch en font l’interprète idéal de cette musique spectaculaire et lyrique, qu’il défend avec beaucoup de passion et d’émotion. Il comprend intimement toute la complexité dramatique et culturelle retranscrite dans ces œuvres de compositeurs juifs dont la musique a trop longtemps été négligée par les mélomanes et les musiciens, car hors des courants en vogue au XXe siècle. Il est accompagné dans cette album par l’excellent chef d’orchestre polonais Łukasz Borowicz et les talentueux musiciens du BBC National Orchestra of Wales. On ne peut qu’espérer que d’autres musiciennes et musiciens continuent à explorer et interpréter le répertoire de Korngold, Ben-Haim et Bloch, afin qu’ils soient joués plus régulièrement en concert, car leurs œuvres sont un des plus beaux témoignages d’un univers musical au combien riche et émouvant, un univers que la haine de l’autre faillit faire disparaître à tout jamais.

Un commentaire

  1. « Je crois que la chose la plus importante est d’écrire de la musique sincère et bonne, la mienne. »
    Merci une nouvelle fois de ton précieux travail de « défricheuse » 👌🏻🙏🏻

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