Le long des rives du Mississippi – A propos de la musique noire américaine (2/3)

Il est assez révélateur que lorsque le magazine britannique de musique classique Gramophone a demandé au chef d’orchestre américain Gerald Schwarz d’écrire un essai sur « les symphonies oubliées: les géants cachés de la musique américaine », tous les compositeurs sélectionnés étaient des hommes Américains blancs. Pas une seule femme n’a été choisie, pas un seul Afro-Américain non plus, et je ne me souviens pas avoir jamais vu un compositeur noir, quelle que soit sa nationalité, en couverture d’un magazine de musique classique. L’histoire des compositeurs noirs, qu’ils soient américains, britanniques ou français, est une histoire d’exclusion et de marginalisation, c’est-à-dire d’invisibilité. Comme le compositeur T.J. Anderson l’expliquait en 2014 au New York Times à propos de la situation des compositeurs afro-américains, « Nous avons été invisibles », ajoutant que « comme l’a dit Ralph Ellison, vous savez : Nous sommes invisibles, et toute chance que nous avons d’être exposés est très importante ». C’est pourquoi l’un des grands enjeux des relations raciales dans les arts est de rendre visible ce qui a été rendu invisible par des siècles de discriminations et de racisme.

Une compositrice dont l’œuvre a été victime à la fois de racisme institutionnalisé et aussi de sexisme est Florence Price qui dans une lettre au chef d’orchestre Serge Koussevitkzy, lorsqu’il était directeur musical du Boston Symphony Orchestra analysait lucidement: « Malheureusement, l’œuvre d’une femme compositeur est considérée par beaucoup comme légère, futile, manquant de profondeur, de logique et de virilité. […] Ajoutez à cela l’accident de la race – j’ai du sang noir dans les veines – et vous comprendrez certaines des difficultés auxquelles on est confronté dans une telle position. » C’était la deuxième lettre qu’elle écrivait au célèbre chef d’orchestre russe, qui n. Malgré ce qu’elle a appelé ses handicaps d’être une femme et une Afro-Américaine, Price a courageusement lutté contre le destin qui semblait tout tracé et devint la première compositrice noire américaine à être reconnue pour son œuvre:

« À la moisson de morts, de privation de droits, de douleur et de souffrance infligée par des sociétés enfermées dans un racisme institutionnalisé, s’ajoute la perte incalculable de potentiel non réalisé. Le racisme omniprésent, combiné à des siècles de dévalorisation de la contribution des femmes, fait que les chances de succès sont pratiquement inexistantes. Cette nouvelle sortie chez Naxos des Première et Quatrième Symphonies de Florence Beatrice Price (1887-1953) s’inscrit dans la redécouverte en cours d’une Afro-Américaine qui a défié ces obstacles. « (Patrick Ruger, critique publiée dans le numéro d’avril 2019 de Gramophone Magazine)

Florence Price (1887-1953) est née Florence Smith dans l’Etat ségrégationiste de l’Arkansas. Ses parents appartenaient à la classe moyenne. Son père, dentiste, et sa mère, professeur de musique, étaient tous deux bien établis et respectés dans la ville de Little Rock. Dès son plus jeune âge, Price a fait preuve de talents musicaux exceptionnels, donnant sa première représentation publique au piano à l’âge de 4 ans et publiant une composition pour la première fois à l’âge de 11 ans. Après avoir obtenu son diplôme à l’âge de 14 ans, elle s’inscrivit au prestigieux Conservatoire de musique de la Nouvelle-Angleterre à Boston, la plus ancienne école de musique indépendante des États-Unis, mais elle s’inscrivit comme mexicaine car sa mère estimait qu’il était plus sûr de cacher ses origines ethniques. Elle y étudia la composition et le contrepoint avec les compositeurs George Chadwick et Frederick Converse, et en 1906, à l’âge de 19 ans, elle obtint son diplôme avec mention. Elle commença par travailler comme enseignante en Arkansas, avant de devenir directrice du département de musique d’une université historiquement fondée pour les afro-américains, aujourd’hui appelée l’université Clark d’Atlanta, puis en 1912 elle épousa un avocat de Little Rock, Thomas J. Price, et retourna dans sa ville natale. Mais à la fin des années 1920, les Price durent prendre la décision de quitter le Sud et de déménager vers le Nord à cause de vagues d’attaques racistes à Little Rock, participant ainsi à la Grande Migration, un mouvement qui vit 6 millions d’Afro-Américains se déplacer des campagnes du Sud vers les villes des états du Nord, du Midwest et de l’Ouest de 1916 à 1970. Les Price s’installèrent à Chicago en 1927, où Florence Price repris ses études, étudiant la composition, l’orchestration et l’orgue ainsi que les langues et les « arts libéraux », l’enseignement des lettres et des sciences hérité de l’Antiquité, dans diverses universités. Quatre ans plus tard, elle divorça de son mari, qui était violent, et afin joindre les deux bouts avec ses deux filles, elle travailla comme organiste pour des films muets et composa des chansons publicitaires pour des chaines de radio sous le pseudonyme de Vee Jay. Au cours de cette période difficile de sa vie, elle se lia d’amitié avec une autre compositrice, Margaret Bonds, et rencontra par son intermédiaire des artistes afro-américains influents, notamment le poète Langston Hughes et la chanteuse Marian Anderson, qui l’aidèrent tous deux à connaître le succès et la reconnaissance en tant que compositrice.

Jacob Lawrence, The Migration Series, n° 35 : They left the South in great numbers. They arrived in the North in great numbers. (1940-41)

En 1932, Florence Price et Margaret Bonds obtinrent une reconnaissance nationale après avoir proposé des compositions pour le concours prestigieux de la Wanamaker Foundation, Price remportant le premier prix pour sa Symphonie en mi mineur et le troisième prix pour sa Sonate pour piano, et Bonds remportant le premier prix pour sa chanson « Sea Ghost ». Un an plus tard, Price fut la première compositrice afro-américaine à faire jouer une de ses compositions par un grand orchestre, lorsque l’Orchestre symphonique de Chicago et le chef d’orchestre allemand Frederick Stock créèrent sa Symphonie n°1 en mi mineur le 15 juin 1933, deux ans après que la Symphonie afro-américaine de son ami William Grant Still ait été créée par l’Orchestre symphonique de Rochester. Un autre accomplissement important pour Price eut lieu le 9 avril 1939 lorsque la contralto Marian Anderson chanta l’arrangement de Price du spirituel « My Soul’s Been Anchored in the Lord » lors d’un concert en plein air organisé par la première dame Eleanor Rooselvelt à Washington D.C. Bien qu’Anderson était une chanteuse star qui était invitée à se produire dans les plus grandes salles de concert d’Europe, d’Amérique du Sud et d’Amérique du Nord, l’association des Daughters of the American Revolution (Les Filles de la révolution américaine) lui avait refusé l’autorisation de se produire dans le Constitution Hall ou devant un public mixte dans une autre salle de la capitale, parce qu’elle était noire et que Washington était une ville ségréguée à l’époque. En conséquence, le couple présidentiel décida de faire en sorte que le concert soit donné devant le mémorial à la mémoire du président Abraham Lincoln, qui abolit l’esclavage en 1864. Le concert connut un énorme succès avec 75 000 spectactrices et spectateurs présents, ainsi qu’une diffusion radiophonique, dont il reste un enregistrement, et il est désormais considéré comme un jalon dans l’histoire de la lutte des afro-américains pour les droits civils.

Malheureusement, même si Price bénéficia d’une relative célébrité et d’un certain succès de son vivant, après sa mort « elle s’est rapidement effacée dans l’ombre d’un canon dominé par les hommes blancs, et on pensait qu’une grande partie de son travail était perdue jusqu’à ce qu’une mine de manuscrits soit découverte en 2009, dans ce qui avait été sa maison d’été en dehors de Chicago. (Micaella Baranello, « Accueillir une compositrice noire dans le canon. Enfin », The New York Times, 9 février 2018). Le couple qui a découvert ces manuscrits perdus, dans une vieille maison délabrée de la ville de St. Anne qu’il souhaitait rénover, n’avait aucune idée de l’identité de l’ancienne propriétaire de cette maison, mais en voyant sans cesse apparaître le nom de Price sur de nombreux documents, ils firent une recherche sur Internet et « découvrirent qu’il s’agissait d’une compositrice modérément connue, vivant à Chicago, qui était morte en 1953. La maison délabrée avait été sa résidence d’été. Le couple prit contact avec les bibliothécaires de l’université de l’Arkansas, qui possédaient déjà certains des documents de Price. Les archivistes se rendirent compte, avec enthousiasme, que la collection contenait des dizaines de partitions de Price que l’on croyait perdues. » (Alex Ross, « The Rediscovery of Florence Price« , The New Yorker, 29 janvier 2018). Comme Alex Ross l’a souligné à juste titre dans son article sur Florence Price, un article qui m’a permis de découvrir cette compositrice, « non seulement Price n’est pas entrée dans le canon, mais une grande quantité de sa musique a dangereusement frôlé l’anéantissement. Cette maison délabrée de Sainte-Anne est un puissant symbole de la façon dont un pays peut oublier son histoire culturelle.»

Florence Price
Special Collections, University of Arkansas Libraries

La question de savoir si Florence Price, et plus généralement des compositeurs BAME (« Black, Asian and Minority Ethnic ») ainsi que des compositrices, devraient entrer dans le canon de la musique classique est une question qui doit être traitée de toute urgence. Pendant des siècles, le canon de la musique classique a été formé exclusivement par des hommes blancs issus de la bourgeoisie, dont les travaux ont été « élus » par d’autres hommes blancs issus de la bourgeoisie, qu’ils soient critiques, musicologues et simples spectateurs de concert, comme étant dignes d’une admiration parfois proche du culte. Ainsi « l’érudition musicale du XIXe siècle a commencé à faire des distinctions entre le grand et le petit art, entre ce qui était de bon goût et ce qui ne l’était pas, ce qui s’accompagna d’un sentiment croissant que la musique des époques passées avait une valeur durable. Cela a eu pour effet d’élever certains morceaux de musique au rang de « meilleurs » ou « plus grands » que d’autres, et pour lesquels une appréciation était considérée comme un signe de bon goût, d’éducation et de statut (attitude qui prévaut encore aujourd’hui par rapport à la musique classique). » (Frances Wilson, « The Core Canon », The Interlude) Le problème est que ce canon ne reflète pas seulement la valeur intrinsèque du travail de ces compositeurs, ce que je serais la dernière personne à nier, car la plupart de mes compositeurs préférés appartiennent au canon, mais il reflète aussi largement les hiérarchies sociales, économiques et politiques qui ont prévalu pendant des siècles, et ce biais discriminant est de moins en moins acceptable dans le monde actuel comme l’ont démontré les mouvements #metoo et #BlackLivesMatter. Les sociétés des pays occidentaux étouffent sous le poids du sexisme, du racisme et des inégalités, et le monde de la musique classique doit se saisir de ces questions pour permettre une représentation plus juste des personnes. Bien sûr, l’idée de transformer le canon pour le rendre plus inclusif rencontrera probablement beaucoup de résistance, comme Alex Ross lui-même l’a reconnu : « Ayant grandi avec la notion de génie musical, je suis réticent à l’abandonner complètement. Ce que j’apprécie le plus en tant qu’auditeur, c’est le sentiment d’une personnalité créative singulière qui se dégage des sons anonymes. Je me demande si le profil du génie pourrait simplement évoluer pour inclure un plus large éventail de personnalités et de visages. Mais il ne fait aucun doute que le jargon de la grandeur est devenu moisi, et plus qu’un peu toxique. » 

Maintenant que la redécouverte de Florence Price a été lancée grâce à l’engagement de musicologues, de critiques musicaux et de quelques musiciens comme Er-Gene Kahng, la prochaine étape est de faire en sorte que son œuvre soit largement diffusée dans des salles de concert aux États-Unis et ailleurs, en France espérons-le. Son travail mérite d’être entendu le plus largement possible par le grand public car sa musique est belle, poétique et profondément émouvante. Le poème symphonique Mississippi River Suite est un bon exemple de son savoir-faire, combinant les techniques qu’elle avait apprises en étudiant les grands maîtres du passé, en particulier les compositeurs romantiques et post-romantiques, avec un lyrisme profondément américain ancré dans les spirituals et le jazz :

« La Mississippi River Suite est un poème de 30 minutes qui pourrait être mieux compris grâce au modèle de « La Moldau » dans Má vlast de Bedřich Smetana. « La Moldau » suit la progression de la rivière Moldau à travers la campagne tchèque et l’œuvre se tort et se retourne musicalement en fonction des paysages que la rivière traverse.

De la même manière, Price suit le fleuve Mississippi dans sa suite alors que l’eau se transforme en torrent, traverse les terres des Amérindiens et arrive enfin sur les terres des spirituals du sud et du jazz de la Nouvelle-Orléans. Des voix d’instruments solistes jouent des citations de « Get Down, Moses » ou « Nobody Knows the Trouble I’ve Seen » qui montent progressivement avant de disparaître progressivement comme si l’auditeur ou l’auditrice était sur les rives du fleuve. » (Ricky O’Bannon, « Guide d’écoute : Florence Price », extrait du site de l’Orchestre symphonique de Baltimore)

Maintenant, arrêtez tout, trouvez un endroit confortable pour faire une pause dans vos activités, fermez les yeux et écoutez la voix musicale de Florence Price qui vous guide le long du fleuve Mississippi. Découvrez les paysages, les oiseaux et les habitants du Sud profond en vous plongeant simplement dans le flux et le reflux de la musique.

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