La joie de faire de la musique

Andrew Manze n’est pas une star du monde de la direction d’orchestre, et d’ailleurs en France il reste quasiment inconnu. Il n’a pas de culte autour de lui. Il n’est pas un tyran. Il ne croit pas que la musique classique ait besoin d’un sauveur. Andrew Manze est tout simplement un merveilleux musicien, qui aime faire de la musique et partager sa passion avec ses collègues musiciens et les publics du monde entier. D’une certaine manière, il est le secret le mieux gardé du monde classique, un musicien attachant qui semble être humble et d’une grande gentillesse, ou comme l’a expliqué Harmut Welscher dans un excellent article sur Manze pour Van Magazine, « l’antidote » au star système :

« Manze est un maestro, mais notre conversation est un antidote à ce terme toxique. Il n’est ni bravache, ni arrogant, ni une diva. C’est un interlocuteur plein d’esprit, un auditeur passioné et un hôte cultivé.  » (« Manze is a maestro, but our conversation is an antidote to the poisonous term. He’s neither brash nor arrogant nor a diva. He’s a witty storyteller, an avid listener and a cultivated host. « )

Andrew Manze a commencé sa carrière musicale en tant que violoniste baroque, et il était une star dans son domaine. En lisant l’article de Welscher, j’ai été assez étonnée de découvrir que Manze était considéré comme « l’enfant terrible de la scène musicale ancienne britannique », en raison de son audace et de la liberté de ses interprétations. Il a progressivement déplacé son intérêt du violon vers la direction d’orchestre, une transition qui s’est faîte lentement et de façon presque naturelle, devenant d’abord directeur associé de l’Academy of Ancient Music en 1996, puis directeur artistique de l’English Concert en 2003, et enfin chef principal et directeur artistique de l’Orchestre symphonique de Helsingborg. C’est pendant son mandat à Helsinborg qu’il décida d’arrêter définitivement de jouer du violon et de se consacrer exclusivement à la direction d’orchestre, car il estimait que la musique ancienne était dans une impasse et devenait beaucoup trop dogmatique pour lui. Il est à noter que depuis ce moment, il a totalement arrêter de jouer du violon et a rangé son instrument pour ne plus y toucher, une décision assez radicale pour être soulignée.

Si ses débuts de musicien l’ont amené à se spécialiser dans la musique des XVIIe et XVIIIe siècles, ce qu’il considère être un « détour », sa carrière de chef d’orchestre lui a permis de revenir à ses « premières amours », c’est-à-dire la musique orchestrale des XIXe et XXe siècles. On peut ainsi dire qu’il y a deux périodes dans la vie de musicien d’Andrew Manze, qui sont relativement distinctes en termes de répertoire, comme le montre sa discographie.

En tant que chef d’orchestre, Andrew Manze possède cette rare capacité à transformer le son d’un orchestre, comme l’a souligné Kristin Skjølaas, violoniste dans l’Orchestre Philharmonique d’Oslo. Ce qui est si merveilleux dans cette conversation, c’est que l’amour de Manze pour la musique et les musiciens transparaît clairement avec beaucoup de chaleur et d’enthousiasme. Il explique aussi quelque chose de très intéressant qui résume parfaitement son style de direction d’orchestre : « Notre affaire devrait être de créer sur scène. Nous devrions donc nous écouter tout le temps et nous interroger sur l’oeuvre que nous jouons ». [« We should be in the business of creating onstage. So we should be listening to ourselves all the time and questioning the piece. »] C’est ce que je ressens chaque fois que j’écoute les albums de Manze. Il réussit à rendre des œuvres très connues fraîches, comme si elles étaient jouées pour la première fois. C’est une qualité immense, car tout en faisant cela, il ne perd jamais le sens de l’équilibre orchestral, même lorsqu’il met en valeur certains détails d’une partition. Au contraire, il sait comment faire ressortir certains détails presque naturellement, tout en prenant grand soin de construire une lecture cohérente et organique d’une pièce, avec un sens remarquable du phrasé et de l’articulation.

Dans cette vidéo, il est également interrogé sur la Symphonie n°5 de Beethoven, qu’il a récemment enregistrée avec la NDR Philharmonie. Il explique que le danger avec la Cinquième de Beethoven est que les musiciens, croyant la connaître, « pourraient tomber dans une façon de jouer automatique, qui est comme une mémoire physique de l’image de la pièce », et que « la question qui se pose est globalement celle de l’obscurité, la lumière et la joie ». Il dit également qu’il « essaie de plus en plus de trouver la joie » dans cette œuvre, dans laquelle même s’il y a un certain « poids », cependant exprimé avec « grandeur et noblesse », cette symphonie est aussi à ses yeux « pleine de joie et d’amour ». Ce qui m’a frappé dans le disque de Manze, c’est la poésie de son interprétation, qui est lumineuse et dans laquelle il parvient à faire chanter cette musique d’une manière unique, notamment en mettant en avant la petite harmonie, grâce au talents des merveilleux musiciens de la NDR Philharmonie. Dans le tout premier texte que j’ai écrit pour ce blog, j’avais remarqué à quel point l’interprétation du concerto pour violon de James Ehnes et de la RLPO par Manze était apollinienne, et on peut en dire la même chose pour cet album qui se caractérise par l’équilibre, la clarté et l’élégance de l’interprétation. Un autre aspect qui frappe l’oreille est la densité du son de l’orchestre, qui pourtant évite d’être lourd ou épais. Ici, comme Andrew Farach-Colton l’a analysé dans le numéro d’avril 2020 du magazine Gramophone, en comparant le disque de Manze à un autre enregistrement récent, de la 5e symphonie, Andrew Manze « démontre comment il est possible de mettre en valeur les accents métriques changeants de la mélodie tout en conservant une ligne douce et chantante ».

Dans la Symphonie n° 7, Manze allège le son de l’orchestre et trouve un bel équilibre entre la structure de la symphonie et son énergie, de sorte que la musique respire et chante de la manière la plus joyeuse qui soit. Une fois de plus, les musiciens de la petite harmonie brillent dans cet enregistrement par la beauté de leur jeu. Le style de direction de Manze dans Beethoven est loin du style hiératique d’un George Szell et il me fait plutôt penser à celui plus chantant de Bruno Walter. Dans le livre de George Liébert sur l’art de la direction d’orchestre, il y a un beau texte de Bruno Walter qui semble correspondre parfaitement à l’art d’Andrew Manze en tant que chef d’orchestre :

« L’interprète musical idéal sera celui qui, totalement pénétré de l’œuvre, se concentrera entièrement sur celle-ci, mais qui, en même temps, mobilisera dans sa restitution toute la force de sa propre personnalité, et donc également le plaisir de mettre en jeu son propre talent; ce sera celui qui aura conservé la joie de faire de la musique qu’il éprouvait dans ses jeunes années, et qui pourra transmettre à son interprétation sa nature profonde, parce qu’elle aura conclu une alliance intime avec celle du compositeur. » (George Liébert, L’art du chef d’orchestre, Pluriel, Editions Fayard)

La nature profondément douce et joyeuse d’Andrew Manze est assez évidente lorsqu’on l’entend diriger la musique, mais aussi lorsqu’on regarde ses interviews et ses masterclasses. Il n’est pas convaincu de sa propre grandeur, et il n’est pas non plus motivé par une ambition carrièriste. C’est simplement un musicien très travailleur, humble et joyeux qui aime son métier et ses collègues, et qui fait passer la musique avant tout.

Si vous voulez écouter d’autres albums dirigés par Andrew Manze, voici une sélection de ceux que j’ai le plus apprécié ces dernières années :

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s