Un moderniste américain

De son vivant, Charles Ives était considéré comme un excentrique, mais de nos jours il est reconnu comme l’un des compositeurs les plus innovants et les plus stimulants du XXe siècle, ou pour citer Michael Tilson Thomas, qui a longtemps été un champion de la musique d’Ives, « le plus grand compositeur américain, parce qu’il est plus qu’un musicien. C’est un philosophe, un poète, et son œuvre se situe au même niveau que Walt Whitman, Emerson et les transcendentalistes qu’il admirait tant ». Dans leur récent album, Michael Tilson Thomas et l’orchestre symphonique de San Francisco ont mis en perspective certains aspects clés du travail de composition d’Ives, son utilisation du collage et l’enracinement de sa musique dans la musique sacrée et folklorique américaine, en particulier les hymnes, dont plusieurs sont également interprétés dans cet album. Comme l’explique Michael Steinberg dans son livre The Symphony:a Listener’s Guide, Charles Ives connaissait un « vaste répertoire d’hymnes protestants » car toute sa vie il travailla « dans les églises baptistes, presbytériennes, congrégationalistes et épiscopales ». Ainsi « une bonne cinquantaine de ces hymnes se sont retrouvés dans ses œuvres, ainsi que des marches militaires, des chants de collège, des chants de salon et des airs de salle de danse. Certains d’entre eux étaient ses préférés et se retrouvent à maintes reprises dans ses symphonies, ses sonates, etc ».

Selon Michael Tilson Thomas, Ives a utilisé des « hymnes et des chansons folkloriques » populaires et bien connues parce qu’il pensait que c’était un moyen de permettre aux gens de suivre plus facilement son processus de composition ». Les textes passionnants et très éclairant écrits par Peter Grunberg et James M. Keller pour le livret accompagnant le disque sont très utiles pour comprendre ce processus de composition. Peter Grunberg analyse ainsi l’utilisation des hymnes par Ives dans les deux symphonies, d’abord comme « blocs de construction » dans la Symphonie n° 3 : The Camp Meeting, et comme « vignettes » dans la Symphonie n° 4. Dans cet album, l’auditeur peut d’abord écouter les hymnes qui ont inspiré Ives avant d’écouter les symphonies, et nous pouvons donc faire le lien entre ces hymnes et le processus de composition d’Ives, ce qui nous permet de nous plonger plus facilement dans ces symphonies, qui sont d’une très grande complexité à la première écoute.

Ives débuta l’écriture d’esquisses et des partitions partielles de la Symphonie n° 3 en 1901, alors qu’il travaillait à l’époque comme organiste dans une église presbytérienne, mais il lui fallut dix ans pour terminer la symphonie. Gustav Mahler eut apparemment l’intention de diriger la partition mais il mourut avant de pouvoir le faire. En conséquence Ives dut attendre vingt-cinq longues années avant que son œuvre ne soit finalement créée par Lou Harrison et le New York Little Symphony Orchestra en 1946. Cette symphonie est assez courte, ne dure que vingt minutes et nécessite un effectif d’orchestre de chambre. Inspiré par des hymnes connus, tels que « O for a Thousand Tongues to Sing », « What a Friend We Have in Jesus », « There is a Fountain Filled with Blood », « There is a Happy Land » et « Just as I am », Ives a composé ici une célébration de la vie des communautés des petites villes américaines, qu’il connaissait si intimement. C’est une œuvre profondément nostalgique et poétique, qui est magnifiquement interprétée par Michael Tilson Thomas et les musiciens de l’orchestre symphonique de San Francisco. Il y a une touche de tristesse dans cette interprétation, comme si les musiciens étaient conscients que le monde de Charles Ives a disparu pour être remplacé par une société beaucoup plus individualiste et consumériste.

La symphonie n°4 composée entre 1909 et 1916, est une œuvre d’une telle complexité qu’elle nécessite deux, et parfois même trois, chefs d’orchestre pour en diriger l’exécution. Elle est divisée en quatre mouvements, « un prélude, une fugue majestueuse, un troisième mouvement dans la veine de la comédie et un final au contenu spirituel transcendantal », le programme esthétique de cette pièce étant « la question de la recherche du comment et du pourquoi, questions que l’esprit de l’homme pose au sujet la vie ». (Henry Ballamann, cité par James E. Keller dans le livret du disque). Tout comme la troisième symphonie d’Ives, sa quatrième a été créée en concert bien après qu’il eut fini de la composer. C’est Leopold Stokowski qui dirigea la première en 1965, plus de dix ans après la mort du compositeur, et avec l’assistance d’un second chef d’orchestre. Si vous écoutez cette symphonie pour la première fois, vous serez probablement très surpris par ce qui peut sembler très chaotique à des oreilles « innocentes ». Comme le souligne James M. Keller dans le livret, la symphonie d’Ives est « un collage compliqué, qui incorpore des passages de ses compositions antérieures (certaines remontant jusqu’à ses années d’école) et une panoplie (au sens large) de musiques populaires qui résonnaient dans son monde, dont des mélodies de salon, des airs de marche, des ragtimes, des chants patriotiques, et, surtout, des cantiques protestants. […] Le résultat peut être un tissu insensé de tempi, tonalités, mélodies et climats conflictuels qui semblent produire un chaos, mais trouvent néanmoins le moyen de revenir à un semblant d’ordre. » Même à notre époque, cette symphonie semble d’un abord extrêmement difficile et témoigne de la modernité de l’écriture de Charles Ives.

Dans ce disque, Michael Tilson Thomas, avec l’aide de Christian Reif comme second chef d’orchestre, du pianiste Peter Dugan, des musiciens du San Francisco Symphony Orchestra et des chanteurs du San Francisco Symphony Chorus, dirigé par Ragnar Bohlin, donnent non seulement une interprétation méticuleuse, dans laquelle toutes les différentes lignes orchestrales sont clairement discernables, ce qui n’est pas une mince affaire, mais ils parviennent également à transmettre le questionnement philosophique de cette œuvre, ainsi qu’à faire ressentir à l’auditeur une profonde inquiétude, celle de l’homme moderne dans un monde en mutation rapide et de plus en plus troublé, un monde qui était déchiré par les horreurs de la Première Guerre mondiale.

Il est clair que Tilson Thomas aime la musique d’Ives et cet album montre ses forces en tant que chef d’orchestre, son sens des lignes et de l’équilibre orchestral, sa capacité à rendre naturelle et accessible à l’auditeur la musique la plus sophistiquée, ainsi qu’un esprit profondément intelligent et sensible, autant de qualités qui sont requises pour être un grand chef d’orchestre.

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