Premiers pas et découvertes

Depuis le début de la saison 2019-2020, l’Orchestre National d’Ile de France a un nouveau directeur musical, Case Scaglione, qui prend la suite d’Enrique Mazzola (2012-2019), dont le mandat a la tête de l’orchestre fut une grande réussite. En ce début d’année 2020, Case Scaglione et l’ONDIF ont donné ensemble deux séries de concerts, dont des concerts à la Philharmonie de Paris, auxquels j’ai pu assister. L’occasion de se poser une question simple et complexe à la fois: à quoi est-ce que sert un directeur musical ?

D’un orchestre à l’autre, le rôle et même le titre peut varier, mais globalement un directeur musical d’un orchestre est le chef principal de l’orchestre, celui avec lequel il fait le plus de concert chaque année et cela pour un certain nombre d’années (de 3 ans à plus de 30 ans dans le cas d’un chef comme Zubin Mehta avec l’Orchestre Philharmonique d’Israël). Comme l’explique Christian Merlin dans son livre Au cœur de l’orchestre, le rôle du directeur musical est multiple, et ne convient pas à tous les chefs. Il faut non seulement préparer la programmation des saisons, recruter des musiciens, sortir son carnet d’adresse pour inviter d’autres chefs et des solistes, mais aussi faire tout un travail d’entrepreneur, c’est-à-dire chercher des financements publics et privés. Il est également important de savoir communiquer avec les journalistes spécialisés et le grand public. De nos jours à l’heure des réseaux sociaux de plus en plus de chefs d’orchestre, notamment les plus jeunes, communiquent directement avec le public mélomane, ce qui est le cas de Case Scaglione, qui est assez discret et semble faire très attention à ce qu’il poste sur twitter ou instagram. Certains chefs décident également de parler en début de concert pour présenter plus ou moins brièvement une ou plusieurs œuvres du programme, une pratique qui peut être systématisée par les chefs désireux d’éduquer le public (c’est le cas de Vladimir Jurowski quand il dirige l’orchestre Svetlanov, ou Vasily Petrenko qui le fait régulièrement à Liverpool, Oslo et Moscou). Les trois concerts de l’ONDIF sous la direction de Scaglione auxquels j’ai assisté depuis un an furent l’occasion pour lui de partager, dans un très bon français, sa passion pour certaines œuvres de manière assez libre, et il pourrait être une bonne idée de systématiser cela et de créer ainsi une sorte de rituel de début de concert. L’avantage de cette pratique est de créer un lien de proximité entre l’orchestre et le public, dans un milieu qui semble souvent très éloigné et mystérieux pour le spectateur ordinaire.

Juste avant le concert du 30 janvier à la Cité de la Musique, Case Scaglione était invité à une rencontre à l’Amphithéâtre de la Cité de la musique, et il a expliqué sa vision de son rôle en tant que directeur musical de l’ONDIF. Choisir un directeur musical est une histoire de rencontre entre un chef invité et un orchestre. L’alchémie qui peut exister dès les premières répétitions est essentielle dans ce choix, car les musiciens d’orchestre ne peuvent travailler dans de bonnes conditions et donner le meilleur d’eux-même s’ils ne respectent pas et ne font pas confiance au chef qui va les diriger pendant plusieurs années. Scaglione a expliqué lors de l’entretien qu’il s’est tout de suite senti comme chez lui avec les musiciens de l’ONDIF et qu’il a senti que lui et l’orchestre parlaient la même langue. Il a résumé en deux mots la particularité de l’orchestre à ses yeux: concentration et générosité.

Lors de la journée de répétition à laquelle j’ai assisté, j’ai effectivement pu constater que les musiciens étaient particulièrement concentrés et faisaient leur maximum pour donner à leur directeur musical ce qu’il leur demandait. Une des grandes qualités des musiciens de cet orchestre est un engagement de chaque instant, que ce soit lors des répétitions ou en concert, dans une salle prestigieuse comme la grande salle de la Philharmonie de Paris ou des salles plus modestes de la banlieue parisienne. Les musiciens de l’ONDIF sont d’un enthousiasme et d’une générosité sans faille. Ils ont aussi à cœur de toujours faire mieux, comme le remarquait Case Scaglione, et ils ont trouvé en leur nouveau directeur musical un chef très exigeant et ambitieux. Les répétitions avec Scaglione sont extrêmement intenses. Il n’y a aucun temps mort, et il dirige son orchestre de façon bienveillante, mais avec un ton très ferme qui donne l’impression qu’il sait où il veut mener l’orchestre, ce qui est une qualité très appréciée par les musiciens d’orchestre. Son ambition pour l’orchestre s’est remarquée rien qu’en regardant le programme de sa première saison, pour laquelle il n’a programmé des œuvres exigeantes (extraits d’opéras de Wagner, des œuvres de Sibelius, Britten, Ligetti) et variées en terme de répertoire, avec un bon équilibre entre grandes œuvres connues du répertoire et œuvres plus rares, ainsi qu’une place laissée à la musique contemporaine et aux créations.

Case Scaglione a aussi conscience de faire partie d’une histoire riche, et a loué, à juste titre, le travail remarquable de son prédécesseur Enrique Mazzola. En tant que directeur musical il est totalement conscient de l’importance de proposer une programmation riche et diverse en terme de répertoire, non seulement pour le public, mais aussi pour lui permettre de découvrir des œuvres « nouvelles » avec l’orchestre, soit de faire découvrir à l’orchestre un répertoire avec lequel il a des affinités (comme Wagner ou Strauss), soit de découvrir avec l’orchestre des œuvres qui sont rarement à l’affiche des concerts comme dans ce programme tout Sibelius, dont les 5e et 7e symphonies sont rarement jouées en concert, alors que le concerto pour violon est une œuvre très célèbre, qui attire toujours les spectateurs.

Ce que nous avons été plusieurs à constater lors du dernier concert Sibelius de l’ONDIF et Case Scaglione, en discutant à l’entracte avec des critiques et des mélomanes, c’est la densité qu’il donne au son de l’orchestre, et qui fait évoluer l’orchestre, après seulement quelques mois de collaboration, vers une autre identité sonore que celle qu’il avait jusque là. L’impression que j’ai eu aussi bien en répétition que pendant le concert, c’est que Scaglione est encore beaucoup dans une quête de contrôle de l’orchestre, c’est-à-dire que pour l’instant il veille à mettre en place les éléments techniques, et maintient une attention constante aux équilibres et à la justesse du jeu des musiciens, un peu aux dépends de l’interprétation, ce qui est assez naturel pour un jeune chef d’orchestre qui est encore en train de prendre en main son orchestre. Ainsi comme le dit si bien Sir Mark Elder dans un entretien récent :

« Quand on est jeune, on essaye de contrôler beaucoup plus que l’on en a en réellement besoin, car on est toujours inquiet de perdre le contrôle. On se focalise alors en partie là-dessus, sans pouvoir aller dans le même temps au fond de la musique, dans ce qu’elle implique profondément et dans ce qu’elle raconte, alors que c’est le but d’un chef d’orchestre : trouver une raison à la musique que l’on dirige et faire ce que l’on peut pour que cela transparaisse par le biais de l’orchestre. »

Scaglione maîtrise parfaitement les partitions qu’il a dirigé de tête comme l’a noté le critique Alain Cochard sur Concertclassic.com, grâce à ce qui doit être un énorme travail effectué en amont. C’est grâce à cette préparation que pendant les répétitions il pouvait répondre de manière claire et précise aux questions des musiciens, sans hésiter. Pendant la journée de répétition à laquelle j’ai assisté, il a fait répéter en détail les trois œuvres jouées dans le cadre de la série « Grand Nord », et a effectué un travail méticuleux de mise en place avec les musiciens pour faire en sorte que les plans sonores soient étagés, que les musiciens jouent ensemble, qu’il y ait des nuances et que la construction dramatique des œuvres soit compréhensible pour les spectateurs. Il a été aussi très attentif aux demandes de la violoniste Simone Lamsma, qui a magnifiquement interprété le concerto pour violon de Sibelius, et le travail entre le chef et la soliste a été très harmonieux et efficace, car Scaglione avait à cœur de mettre l’orchestre au service de la vision de la violoniste. Et si, comme l’a noté la critique Clara Léonardi dans Bachtrack, il y eu quelques problèmes de justesse et de synchronisation au début du concert, qui ouvrait avec la très difficile symphonie n°5 de Sibelius, tout au long du concert ces problèmes ont fini par se régler grâce à une intention de chaque instant du chef d’orchestre qui, par ses gestes ou ses expressions faciales, rappelait aux musiciens les indications données en répétition.

Il sera passionnant dans les années qui viennent de suivre l’évolution de l’Orchestre National d’Ile de France et de Case Scaglione. Etre directeur musical de l’ONDIF est un poste idéal pour un jeune chef, car il permet de ne pas être trop exposé médiatiquement et donc de construire sa vision des œuvres et de la direction d’orchestre, de continuer à murir son identité musicale, sans être trop sous le feu des projecteurs des orchestres très prestigieux. Vincent Guillemin le rappelait dans une critique récente, brûler les étapes peut être un vrai danger pour de jeunes chefs, et certains s’y sont brûlés les ailes récemment. Etre chef d’orchestre est un métier complexe, qui demande beaucoup de maturité intellectuelle et de prendre le temps d’approfondir les œuvres, et l’on apprend pas à le faire avec des grands orchestres qui sont tout de suite excellents dès la première répétition, mais avec des orchestres plus modestes, dont il faut élever le niveau techniquement et musicalement. Case Scaglione semble avoir compris cela, et semble prêt à mouillé la chemise (ce qu’il a fait en répétition et pendant le concert) pour permettre aux musiciens de l’ONDIF de progresser ensemble vers l’excellence.