Splendeur et décadence

Créée pour le festival de Glyndebourne en 2015, la production de Saül d’Haendel reprise en ce début d’année au théâtre du Châtelet est un des très beaux événements de la saison musicale 2019-2020. Pour moi ce fut une occasion de revenir dans ce théâtre, qui a réouvert en septembre dernier, après des années de rénovation. Quel bonheur ce fut de pénétrer de nouveau dans ce magnifique théâtre et de le retrouver plus beau et splendide que jamais! Mais plus important encore fut le bonheur et l’émotion d’assister à un spectacle d’une grande beauté visuelle et musicale, grâce à la somptueuse mise en scène de Barrie Kosky, l’excellence des Talens Lyriques, dirigés de main de maître par Lawrence Cummins, et le talent et l’engagement des chanteurs, que ce soit les solistes ou choristes, ainsi que les merveilleuses chorégraphies interprétées par six danseurs présents sur scène tout au long du spectacle. Mais par dessus tout ce fut un bonheur de chaque instant d’entendre et de voir ce somptueux oratorio de George-Friedrich Haendel sublimé sur scène et dans la fosse.

Composé en 1738 sur un livret de Charles Jennens, Saül est un oratorio dramatique de George Friedrich Handel, inspiré d’un épisode biblique racontant l’accueil triomphal de David après sa victoire contre le géant Goliath, la jalousie du roi Saül envers David, jalousie qui mène Saül à une folie destructrice et meurtrière sous les yeux de ses trois enfants, Jonathan, Merab et Michal, ainsi que les relations d’amour et d’amitié entre ces derniers et David. Né en Italie au début du XVIIe siècle, l’oratorio est une œuvre sacrée pour solistes, chœurs et orchestre conçue pour être joué en concert sans être mis en scène. Comme l’explique Richard Wigmore dans le numéro de janvier 2020 du magazine anglais Gramophone, ce genre fut introduit en Angleterre par Haendel, qui était très influencé par les oratorios des compositeurs italien Scarlatti et Stradella. Comme l’explique Wigmore, dans Saül, à l’instar de nombre de ses oratorios, Haendel « a forgé une synthèse de l’opera seria italien et du motet anglais, qui s’inspirait aussi des masques de la période de la Restauration, des Passions allemandes et de la tragédie grecque ». Et « bien que ses oratorios ne furent jamais mis en scène du vivant de Haendel, les productions modernes ont démontré qu’ils peuvent être plus excitant d’un point de vue dramatique que ses opéras ».

L’oratorio, loin d’être un genre austère comme on pourrait l’imaginer de prime abord, est comme le rappelle Elisabeth Brisson dans son ouvrage La Musique, « né avec le baroque du souci de donner un caractère attrayant aux exercices spirituels », et « évolua vers un genre musical indépendant », car « en passant du domaine de la liturgie à l’univers du concert, il prit la forme d’un drame lyrique sans représentation scénique ». Haendel eut un rôle capital dans cette évolution de l’oratorio, puisqu’il apporta d’importantes innovations afin de « répondre aux exigences du nouveau public anglais formé de bourgeois enrichis par le commerce », et c’est ainsi qu’il « transforma l’oratorio religieux en drame lyrique ». Saül est l’un des meilleurs exemple de cette transformation, ce que le metteur en scène australien Barrie Kosky a tout à faire su exprimer dans cette production.

La mise en scène imaginée par Barrie Kosky avec le concours du chorégraphe Otto Pichler et de la costumière et décoratrice Katrin Lea Tag est divisée en tableaux, qui se déroulent dans un fond de décor noir totalement dépouillé. Sur ce fond austère et sombre, le metteur en scène déploie de splendides tableaux qui traduisent visuellement les fastes de la musique de Haendel. En effet dans ses oratorios, comme l’explique Elisabeth Brisson, Haendel devait déployer tous une palette de ressources musicales pour combler l’absence de « relais visuel » dont seul l’opéra bénéficiait à l’époque et « mettre en valeur le déroulement dramatique ». Ainsi Saül requiert un large effectif orchestral, y compris un carillon, un orgue, des trombones, des timbales et une harpe, ce qui donne un effet de luxuriance sonore, une luxuriance sonore qui trouve sa traduction scénique dans des costumes chatoyants qui semblent librement inspirés par la peinture anglaise du XVIIIe siècle, des décors parfois extravagants, comme ces tables de banquet chargées d’immenses installations florales et d’abondantes victuailles, et les chorégraphies burlesques interprétées par six danseurs, mais aussi à certains moments par les solistes. Du contraste entre l’austérité de ce fond noir et les splendeurs déployées sur scène nait une tension dramatique, sous-tendue par les mouvements des chœurs et des solistes sur scène, qui traduisent l’agitation émotionnelle des personnages, et notamment du roi Saül qui sombre de plus en plus dans la folie, la mise en scène de Barrie Kosky évoquant parfois, et de manière tout à fait anachronique, le film de Nicolas Hytner, La Folie du Roi George, film qui relate la détérioration de la santé mentale du roi George III en 1788-89. L’impression que j’ai eu fut d’assister au spectacle de la décadence d’un roi et de son peuple, décadence évidente dès le premier tableau à la fois par l’agitation délirante qui semble prendre possession du chœur, mais surtout par le fait que tout le spectacle se déroule sur un plateau recouvert de sable noir en plan incliné, symbolisant la chute du roi Saül et la défaite à venir de son armée.

J’ai vu le spectacle lors de la générale, à laquelle je remercie les Talens Lyriques de m’avoir invitée, ainsi que lors de la première du lundi 21 janvier, pour laquelle j’avais acheté ma place. Ce qui m’a frappée les deux fois, c’est le très haut niveau des musiciens des Talens Lyriques, dirigés avec passion et précision par Laurence Cummings, qui est un grand spécialiste de la musique d’Haendel, et qu’on a vu pour l’occasion également jouer de l’orgue sur la scène, à l’image du compositeur qui joua lui-même, lors de la création de l’oratorio, sur un orgue fabriqué spécialement pour lui. L’orchestre est à la fois tranchant, chaque phrase étant remarquablement sculptée, et resplendissant de couleurs et de textures, rendant ainsi justice à la beauté et la richesse de la musique d’Haendel. Par ailleurs, il n’y a aucun temps mort dans la direction de Cummings, ce qui permet de maintenir l’attention des spectateur tout au long du spectacle. Autre atour majeur de cette production, le chœur, constitué pour cette production par les Talens Lyriques et dirigé par Stéphane Petitjean, qui chante avec une homogénéité et un engagement incroyables, même si la diction n’est pas toujours parfaitement compréhensible.

En ce qui concerne les chanteurs, mon impression a été plus mitigée pour différentes raisons. Christopher Purves étant malade, il incarnait physiquement le roi Saül sur scène, mais le 21 janvier il était remplacé vocalement par le baryton Ukrainien Igor Mostovoi, qui a une très belle voix, mais qui était placé dans le coin droit de la fosse, je dois avouer que de là où j’étais assise au deuxième balcon face, je n’étais pas idéalement située pour pouvoir apprécier pleinement son chant. Il a encore une voix très jeune pour le rôle du vieux roi Saül, ce qui est bien normal puisqu’il n’a que vingt-cinq ans, mais il a technique très solide, et un beau timbre, et il a chanté le rôle avec beaucoup d’assurance et de conviction, ainsi qu’une diction parfaite. Quant au jeu d’acteur de Purves, il était d’une intensité et d’une humanité bouleversante. En ce qui concerne les rôles de David, Merab et Michal, je partage totalement l’avis de Philipe Venturini dans les Echos: « Le David de Christopher Ainslie perd de la puissance et de la justesse au fur et à mesure de la représentation. Karina Gauvin (Merab, la fille aînée de Saül, qui snobe David), pourtant admirée dans ce répertoire baroque, s’avoue en difficulté dès son premier air. La soprano irlandaise Anna Devin compose en revanche une délicate et frémissante Michal, soeur de Merab et éprise du vainqueur. » Avec la performance passionnée et juvénile d’Anna Devin, j’ai également beaucoup aimé le Jonathan de David Shaw, un des choristes, qui remplace Jonathan Hulett, qui souffre d’une trachéite. Comme le souligne la critique de Olyrix, Claire de Oliveira, le ténor « fait preuve d’une faculté pour être incisif dans les climax dramatiques et privilégier la beauté de la ligne, même s’il manque un peu d’ampleur dans les mélismes. » Autre interprète notable dans cette production Stuart Jackson qui interprète brillamment à lui seul quatre rôles secondaires, le Grand Prêtre, le Général Abner, l’Amalécite et l’Édomite Doeg, « alternant voix de poitrine au timbre percutant et voix de tête pour être, à chaque fois, confondant de vérité » comme le souligne Claire De Oliveira.

Cette production de Saül est un enchantement de chaque instant, et pour moi l’un des plus beaux spectacles de cette saison.

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