Sortir des sentiers battus

Si l’on veut écouter de la musique classique en région parisienne, l’offre est pléthorique. Mais les grandes institutions publiques ou privées attirent une bonne partie des spectateurs, parfois aux détriments de la diversité en terme de répertoire et d’interprètes. En effet, elles savent que le public, qu’il soit connaisseur ou néophyte, se précipitera remplir leur salles si elles « vendent » des répertoires connus de tous ou bénéficiant d’une vogue médiatique temporaire (en ce moment les compositeurs à la mode en ce qui concerne les symphonies semblent Mahler, Bruckner et Chostakovitch) ainsi que des interprètes célèbres. Ces grandes institutions jouent donc pour certaines, mais heureusement pas toutes (par l’exemple l’Opéra Comique ou le Théâtre des Champs Elysées ont de très belles programmations), la carte de la sécurité financière en programmant souvent les mêmes œuvres du répertoire et les mêmes artistes, surtout les « stars », qui sont très médiatisées.

Le problème avec cette politique, qui dans le cas des institutions publiques est en plus en partie subventionnée par l’Etat, c’est qu’elle génère souvent un manque complet d’audace qui ne permet pas aux spectateurs de découvrir de nouveaux répertoires, des œuvres rares, ou des grands interprètes qui ont le seul défaut de ne pas être des « stars ». Mais est-il toujours si intéressant d’écouter des « stars » jouer un répertoire joué tous les ans, ou plusieurs fois par an, dans une salle de concert ou une maison d’opéra ? Personnellement mon avis est mitigé sur la question, et pour répondre à cette question je souhaite citer les propos d’un des altistes de l’Orchestre Philharmonique d’Oslo, Arthur Bedouelle, qui ont été retranscrits sur le site internet de l’orchestre et que j’ai traduit en anglais:

« Nous sommes tous très enthousiastes pour écouter des choses que nous connaissons déjà, mais découvrir quelque chose de nouveau est en soi une grande joie. Je pense également qu’avec l’omniprésence médiatique et le fait que chaque concert et artiste est commenté, fait l’objet d’un battage médiatique et est constamment critiqué, nous oublions parfois d’écouter par nous mêmes. Très souvent des gens ignorés par les médias ont tellement plus, à offrir que nos « stars » musicales. Mon conseil serait le suivant: ne vous déplacez pas seulement pour les grands noms: beaucoup sont gonflés inutilement et certains musiciens obscurs dont vous n’avez jamais entendu parlé sont des génies absolus. »

Ce qui est intéressant dans le propos de Bedouelle est qu’il ne s’agit pas d’ignorer les « stars » de la musique classique, mais de devenir autonomes dans notre écoute et notre appréciation des musiciens, d’oser aller au devant de compositeurs et d’œuvres peu joués, et de rester critique face au battage médiatique entourant les musiciens les plus célèbres pour aller à rencontre de musiciens moins médiatisés et très talentueux. Bref, l’effort demandé est de sortir des sentiers battus pour découvrir des expériences nouvelles, qui peuvent apporter beaucoup de joie et de plaisir esthétique.

Alors, là, je sais ce que le lecteur lambda va se dire : « elle est bien gentille, cette blogueuse, mais comment est-ce que je peux découvrir des sentiers alternatifs ? ». Et bien, vous pouvez chercher sur internet. Pour découvrir des répertoires plus vastes et variés, il y a des blogueurs comme Carnets sur sols qui est un grand défricheur d’œuvres rares et de compositeurs peu connus sur son compte twitter et son blog, et qui tient un agenda très détaillé de tous les concerts à Paris et dans la région Ile-de-France. Vous pouvez aussi faire des recherches sur des encyclopédies en ligne comme Wikipédia ou aller sur des forums comme Classik forum, où vous pouvez trouver une mine d’informations sur le répertoire de la musique classique, du plus connu au plus rare, et d’excellents conseils discographiques ainsi que des informations sur les concerts à venir. Il y a également le site critique Bachtrack qui tient un agenda des concerts assez riche sur toute la France et à l’étranger, et propose également des critiques, des articles et des entretiens avec des musiciens. Bien sûr, il y a aussi les magazines spécialisés qui recensent beaucoup de concerts, mais encore une fois mon souci avec ces très respectables publications, où travaillent des journalistes et des critiques généralement excellents (comme dans toute profession il y a toujours des gens plus ou moins compétents), c’est que l’attention se porte souvent de façon déformée sur les « stars ». Mais comme l’explique Alain Lompech dans son article sur le pianiste Abey Simon, les critiques sont parfois impuissants dans leurs défense de certains très grands interprètes. La musique classique est un lieu de pouvoir comme d’autres domaines, et au risque de me répéter, les stars ne sont pas nécessairement les plus grands musiciens, simplement ceux qui ont les meilleurs réseaux (agents, maison de disque…).

Cela ne signifie pas pour autant que nous sommes totalement impuissants et démunis pour enrichir notre culture musicale, avant même d’entrer dans une salle de concert. En effet, il est possible d’écouter des interprètes « obscurs » sur internet, car il existe plusieurs sites d’hébergements de vidéos et des sites de streaming en ligne, où vous avez accès à une bibliothèque musicale immense, aussi bien en terme de répertoires que d’interprètes. Il y a aussi les les radios publiques ou privées, qui même si elles souffrent de la même tendance à aller vers ce qui est connu des grands médias, font dans le cadre de certaines émissions tout un travail pédagogique très utile pour les novices. Tout cela est « gratuit » et nécessite uniquement un accès internet. Dans le cas des sites de streaming, si la publicité vous dérange sur certains sites, vous pouvez souscrire un abonnement mensuel d’environ une dizaine d’euros, parfois plus dans le cas de sites de streaming offrant une meilleure qualité sonore. Personnellement j’écoute quasiment tout sur Qobuz, qui propose différentes offres d’abonnements en fonction de la qualité sonore (mp3, CD, High Resolution) et a une bibliothèque extrêmement riche avec un accès aux livrets de beaucoup de disques (notamment les plus récents).

Mais le vrai but de cet article, c’est de vous encourager à venir écouter le pianiste allemand Severin von Eckardstein qui donnera un récital le mercredi 29 janvier à l’église Saint-Jean de Montmartre dans le cadre la saison 2019-2020 des Nuits Oxygène, un festival créé par le producteur de disque Pierre-Yves Lascar, qui est un de mes amis. Si je veux faire la promotion de ce concert, et des Nuits Oxygènes en général, ce n’est pas seulement parce que Pierre-Yves est un ami, un grand mélomane avec une culture musicale immense, mais c’est surtout parce que j’admire la qualité de son travail en tant que producteur de disque du label Artalinna et en tant qu’organisateur de concerts, un travail d’une très grande exigence et rigueur. De plus, face à la puissance médiatique des grandes salles de concerts et d’opéra, c’est un vrai combat quotidien pour les producteurs indépendants comme Pierre-Yves Lascar pour attirer les spectateurs franciliens à ses concerts et remplir les salles qu’il loue. Comme le rappelait le critique du Figaro Christian Merlin, être un producteur indépendant comme Pierre-Yves Lascar ou encore Yves Riesel, le producteur des Concerts de Monsieur Croche, représente une « prise de risque maximale ». Tout comme Christian Merlin, j’avoue avoir été très choquée par l’annulation du concert du grand pianiste russe Yevgeny Sudbin à la Salle Gaveau en novembre dernier, concert annulé pour la simple raison qu’Yves Riesel ne pouvait pas maintenir le concert à cause du manque de remplissage de la salle. Qu’un producteur privé de musique classique doive annuler le concert d’un aussi grand musicien est non seulement une tragédie (en tout cas pour moi), mais c’est un scandale absolu.

Severin von Eckardstein est un grand pianiste allemand, de la même génération que Sudbin. Il est encore peu connu en France, malgré son premier prix au concours international Reine Elisabeth de Belgique. La presse et les critiques commencent de plus en plus à s’intéresser à son travail, mais honnêtement certain.e.s auraient sans doute dû s’y mettre plus tôt. Heureusement, Philippe Cassard, qui anime une formidable émission sur France Musique, a consacré tout un programme à Eckardstein, que je vous conseille vivement d’écouter pour avoir une idée de la beauté du jeu du pianiste allemand. Le grand pianiste français y évoque la virtuosité d’Eckardstein, son jeu « d’une perfection de réalisation incroyable », sa capacité à « distiller une poésie, un art du chant, son sens du rubato, de la souplesse » ainsi qu’un « sens des couleurs » inouï. Mais comme l’explique parfaitement Philippe Cassard, lui-même pianiste (et quel pianiste magnifique!) il y a chez Severin von Eckardstein une « folie » qui sublime la musique qu’il interprète et qui transporte l’auditeur vers des cimes vers lesquelles peu de pianistes peuvent vous emmener. Mercredi 29 janvier le pianiste allemand jouera un très beau programme composé de La Maison dans les Dunes de Gabriel Dupont, des Davidsbündlertänze de Robert Schumann et de la Polonaise-fantaisie de Frédéric Chopin. Si vous habitez la région parisienne, ne manquez pas cette occasion d’assister à un grand moment musicale et poétique, et profitez en pour vous renseigner sur les autres concerts de la saison Nuits Oxygène, mais aussi des Concerts de Monsieurs Croche, pour découvrir ou redécouvrir encore d’autres grands pianistes encore trop rares dans les salles de concert en France.

Severin von Eckardstein, © Jean-Baptiste Millot

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