Une belle histoire d’amitié

En cette fin d’année très conflictuelle et stressante du fait d’une actualité politique et sociale tendue en France, j’ai eu la chance de pouvoir suivre le travail de l’Orchestre National d’Île-de-France, l’ONDIF comme on l’appelle chez les mélomanes, qui n’échappent pas non plus à cette tendance bien française à mettre des acronymes partout. Cette expérience m’a apporté beaucoup de joie et de bonheur, et vu l’accueil enthousiaste des spectateurs de la Philharmonie de Paris pour le dernier concert de la série « Amicalement Vôtre », je pense que ce bonheur fut partagé par beaucoup de personnes, y compris les musiciens eux-mêmes.

L’Orchestre National d’Île-de-France est un orchestre francilien qui est en résidence à la Philharmonie de Paris, et dispose d’un studio d’enregistrement et de salles de répétitions à la Maison de l’Orchestre à Alfortville. La mission de l’ONDIF est de « faire vivre le répertoire symphonique partout et pour tous en Île-de-France et le placer à la portée de tous ». Ainsi dans le cadre de la série de concerts donnés pour le programme « Amicalement Vôtre », l’orchestre a joué trois concerts, dans différents départements franciliens, un Vésinet en Haute-Seine, un à Villepinte en Seine Saint-Denis et à la Philharmonie de Paris, ainsi qu’un concert scolaire donné spécialement pour des lycéens franciliens. L’orchestre met également en place toutes sortes d’activités pour permettre à un public le plus large et varié possible (« éloignés, empêchés, adultes, scolaires… ») d’avoir accès à la musique, notamment grâce à « des visites, des ateliers de découverte des métiers, d’assister à des répétitions ouvertes, de pratiquer la musique lors d’ateliers de chant ou de composition ». C’est donc un orchestre pleinement engagé dans la cité, et qui a non seulement une vocation artistique, mais également une vocation sociale, ayant à cœur de partager la musique classique, qui est une musique savante, avec le plus grand nombre.

L’Orchestre National d’Île-de-France est aussi un orchestre qui soutient la création contemporaine, accueille des compositeurs en résidence, et propose des programmes allant des grands classiques à des oeuvres plus rares, avec des programmes bien construits et originaux. C’est pour toutes ces raisons que j’avais envie d’assister à quelques répétitions pour pouvoir voir de plus près comment travaillent les musiciens et les équipes de l’orchestre, et je les remercie de m’avoir ouvert leur porte pour pouvoir assister à une répétition en soirée à Alfortville, une générale (à laquelle je n’ai pu assister à cause de complication dans les transports), les raccords le jour du dernier concert et enfin ce dernier concert du 22 décembre à la Philharmonie de Paris.

Le programme du concert était construit « en hommage à l’amitié », et comprenait quatre œuvres: Les Four Sea Interludes de Benjamin Britten (1913-1976), le Concerto pour clarinette en la majeur de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), le Cantus in memoriam Benjamin Britten d’Arvo Pärt (né en 1935) et les Variations « Enigma » d’Edward Elgar (1857-1934). Toutes ces œuvres ont effectivement un lien avec l’amitié. Les Four Sea Interludes sont des suites orchestrales tirées de l’opéra de Britten, Peter Grimes, un opéra dont le rôle principal fut composé pour son compagnon Peter Pears et dédié à la mémoire de la femme du chef d’orchestre Serge Koussevitzky qui était le commanditaire de l’œuvre. Le Concerto pour clarinette fut composé par Mozart à la fin de sa vie pour le clarinettiste Anton Stadler, un de ses ami proches. L’œuvre de Pärt a été composée à la suite du décès de Britten, auquel le compositeur estonien voulait rendre hommage comme il l’explique dans l’édition de sa partition : « Juste avant sa mort, j’ai commencé à apprécier la pureté exceptionnelle de sa musique (…). De plus cela faisait longtemps que je souhaitais rencontrer Britten personnellement – et maintenant, cela ne sera plus jamais possible ». Et enfin les célèbres Variations « Enigma » sont une œuvre orchestrale dans laquelle chacune des quatorze variations est dédiée à un.e ami.e d’Elgar, ces variations nous offrant des descriptions parfois lyriques, parfois humoristiques des proches du compositeur anglais.

Ce concert était dirigé par le jeune chef américain, Joshua Weilerstein, actuel directeur artistique de l’Orchestre de chambre de Lausanne, violoniste de formation, qui a été violon solo du Discovery Ensemble de Boston et invité pour la première fois par l’ONDIF. Une des raisons pour laquelle je voulais assister aux répétitions de ce concert était aussi pour pouvoir découvrir ce jeune chef en action, car j’apprécie beaucoup son investissement pour le jeune public et la passion qu’il exprime pour la musique sur twitter, ainsi que sur son remarquable podcast Sticky Notes, que je conseille vivement d’écouter à tous les mélomanes ayant une bonne maîtrise de l’anglais.

C’était passionnant d’assister à la répétition de l’orchestre avec Weilerstein le mercredi 11 décembre pendant deux heures et demi. A cette occasion les musiciens et le chef ont travaillé sur les Variations « Enigma » et les Four Sea Interludes. Weilerstein parlant très bien français, la communication était assez simple d’un point de vue linguistique, le chef parlant principalement français, avec parfois quelques explications qu’il faisait en anglais. Les musiciens de l’ONDIF ont cette très grande qualité d’être particulièrement heureux et enthousiastes dans leur travail, ce qui n’est pas toujours le cas de tous les orchestres que j’ai pu voir en concert (certains orchestres apparaissant parfois manifestement blasés ou ennuyés, voir dans certains cas rares exprimant assez visiblement leur hostilité au chef les dirigeant). Weilerstein travaille en répétition de façon extrêmement efficace, donnant des indications très précises sur les articulations, les indications de nuances (pianissimo, fortissimo, sforzando…), la nécessité pour les musiciens de s’écouter pour étager le son entre les différents pupitres, c’est-à-dire pour qu’un équilibre juste entre les différentes sections de l’orchestre soit atteint afin de rendre audible la structure de l’œuvre, les couleurs, et l’expressivité. Il allie une connaissance approfondie des partitions, qu’il a dû beaucoup travailler en amont, des connaissances discographiques, avec des références à Leonard Bernstein et à Elgar lui-même (dont il existe un enregistrement des Variations « Enigma », dirigées par le compositeur lui-même), ainsi qu’un comportement très bienveillant et encourageant envers les musiciens et un engagement entier et passionné dans la musique qu’il dirige. Il faisait preuve aussi d’une grande franchise et honnêteté avec l’orchestre, sans jamais être cassant, mais d’une manière très constructive, qui permettait aux musiciens d’aller de l’avant et de s’améliorer.

Entre les répétitions et le concert que j’ai entendu presque dix jours plus tard à la Philharmonie de Paris, le travail réalisé par le chef et l’orchestre a permis d’aboutir à un beau concert qui a enthousiasmé le public présent dans la Grande Salle Pierre Boulez. Dans les Four Sea Interludes les timbres colorés de l’ONDIF se déployaient merveilleusement bien dans la grande salle. Je me suis sentie tout de suite transportée dans le paysage marin de la côte est de l’Angleterre, un paysage entre ombre et lumière que la lecture contrastée et passionnée de Weilerstein mettait très bien en valeur. Weilerstein a su également transmettre à l’orchestre le sens profondément dramatique de cette suite symphonique, qui retrace le destin tragique du personnage principal de l’opéra de Britten. Cette œuvre est difficile à mettre en place d’un point de vue rythmique, et demande beaucoup de précision et de discipline orchestrale. Weilerstein a travaillé cet aspect avec une grande rigueur lors de la répétition à laquelle j’ai assisté, et le résultat en salle fut presque parfait, avec quelques petits contre-temps et décalages.

Je me suis alors souvenue de ce que le chef américain avait dit à l’orchestre à un moment pendant de la répétition : « Ce n’est pas complètement ensemble, mais cela a du caractère ». C’est ce que j’ai trouvé de merveilleux dans ce concert, ainsi que les répétitions auxquelles j’ai assisté, c’est que l’Orchestre National d’Île-de-France est un orchestre avec du caractère et une identité, ses timbres sont pour moi beaux et colorés, et leurs concerts, quand ils sont bien dirigés, sont vivants et enthousiasmants. J’assiste régulièrement à des concerts avec de « grands » orchestres, dont des performances sont généralement totalement en place, et où rien ne dépasse, mais cela peut être très ennuyeux à écouter, car ces performances peuvent également manquer d’âme et être un peu trop mécaniques.

Le Concerto pour clarinette en la majeur de Mozart fut interprété de façon légère et enlevée dans l’Allegro, de façon très délicate et douce dans l’adagio central, et le 3e mouvement, marqué « Rondo. Allegro » fut interprété de manière dansante et élégante. Le son de l’orchestre pendant ce concerto m’a semblé assez chaleureux et enveloppant. Le génial clarinettiste Paul Meyer, qui fait partie de la « dream team » des Vents Français aux côtés de François Leleu, Emmanuel Pahud, Radovan Vlatković, et Gilbert Audin, a rayonné par sa maîtrise de son instrument, la grace et l’élégance de son interprétation, ainsi que par la plénitude et la clarté de son jeu. En bis, Meyer a joué un arrangement pour clarinette pour clarinette de la chanson « Send in the clowns » de Stephen Sondheim.

La deuxième partie du concert débuta avec le Cantus in memoriam Benjamin Britten d’Arvo Pärt, une œuvre courte pour cordes et percussion, composée à la mémoire de Britten. « Faisant usage des rythmes, du canon, et de la polyphonie du Moyen Âge », comme l’explique le programme du concert, c’est une œuvre qui inspire le recueillement, et qui m’a fait pensé à une prière qui s’élève lentement vers le ciel.

Juste avant de diriger la dernière œuvre, les fameuses Variations « Enigma », Joshua Weilerstein a tenu à prendre la parole pour expliquer le sens de certaines de ses variations préférées au public, dans un français excellent. Cette habitude qu’ont certains chefs d’orchestre de prendre la parole pour expliquer brièvement les œuvres au public avant de les diriger est encore peu pratiquée en France, mais gagnerait à être plus systématiquement mise en œuvre car elle crée une proximité avec les musiciens, et permet aux spectateurs de mieux comprendre les œuvres qu’ils écoutent, et ainsi d’améliorer la qualité de leur écoute. Joshua Weilerstein a insisté dans sa présentation de cette œuvre sur la noblesse et l’humour, et on peut dire que c’est un assez bon résumé de l’interprétation qu’il a donné avec les musiciens de l’ONDIF. Il est parvenu à construire une interprétation contrastée et vivante de cette œuvre, sans tomber dans une lecture trop figurative, mais en parvenant à la fois à brosser le portrait de chacun des proches d’Elgar décrits dans ces variations et à construire une arche globale entre le thème introductif et la dernière variation par une gestique à la fois ample et précise, et un langage corporel très expressif. Ce fut une interprétation tour à tour lyrique, dramatique, pastorale, sombre et pleine d’esprit de ces Variations « Enigma ». Et s’il y a eu des petits décalages et des moments où l’orchestre n’était pas complètement ensemble, les musiciens ont néanmoins donné une interprétation pleine de caractère et de vie.

A la toute fin du concert, après deux salves d’applaudissements du public, les musiciens de l’orchestre ont tenu à montrer leur bonheur d’avoir collaboré avec lui pendant presque deux semaines en restant assis pour l’applaudir avec le reste du public, un petit rituel de concert que Christian Merlin a fort bien décrit dans son livre Au cœur de l’orchestre, et puis ils ont rendu un chaleureux hommage, avec un discours et un bis surprise, pour remercier leur collègue Jean-Michel Penot, hautbois solo de l’orchestre, qui prend sa retraite à l’occasion de ce concert après 41 ans de fidèle service au sein de l’Orchestre National d’Île-de-France. Ce fut un beau moment d’amitié à l’image de ce concert.

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