Bilan discographique 2019 n°10

Ma grande passion dans ma vie de mélomane est la musique russe, bien que ce terme soit compliqué à saisir du fait des soubresauts de l’histoire de la Russie depuis ses origines jusqu’à nos jours, les frontières du pays ayant beaucoup évolué au fil des siècles, mais aussi parce que sous le terme de « musique russe » peut faire référence à différents types de musique, religieuse, traditionnelle, populaire et savante. Je pourrais par conséquent reformuler mon propos initial en déclarant que j’aime profondément les musiques venant de Russie et des pays appartenant à son ère d’influence, qui s’étend de l’Europe à l’Asie. Aujourd’hui je voudrais présenter deux disques de musiciens russes qui montrent la richesse de la musique « russe » entre la fin du 19e siècle et la deuxième moitié du 20e siècle.

Il est important pour un chef d’orchestre d’avoir une identité forte, mais ce concept d’identité pour un chef, en particulier un jeune chef d’orchestre, peut être très insaisissable, car son instrument est l’orchestre, un ensemble d’une centaine de musiciens ayant leurs propres styles, personnalités et venant de plus en plus de pays et de continents différents. Le rôle du chef est de diriger les musiciens de telle manière que le résultat soit harmonieux mais aussi expressif. Un chef d’orchestre doit également disposer d’un répertoire suffisamment vaste pour pouvoir diriger des programmes variés et intéressants pour le public et pour les musiciens, mais aussi d’un répertoire suffisamment cohérent pour construire une identité sonore et interprétative propre. Un chef doit donc à un moment de sa carrière se spécialiser, processus qui est souvent lié à la tradition musicale du pays d’origine d’un chef. On ne peut pas tout bien conduire, même s’il faut conduire un peu de tout. Mais il faut bien commencer quelque part, ce quelque part étant généralement le répertoire national du pays dans lequel un chef a grandi, et c’est là que réside habituellement l’identité d’un chef, tant sur le plan du répertoire que sur celui de la direction d’orchestre et des choix d’interprétation. Dans le cas de Vasily Petrenko, il a une identité clairement définie en tant que chef d’orchestre russe, mais du fait de ses nombreuses années passées à la tête du Royal Liverpool Philharmonic orchestra il a aussi été adopté comme musicien britannique avec un répertoire britannique qui s’élargit d’année en année (Elgar, Vaughan Williams, Walton, Britten).

En cette fin d’année 2019, Petrenko vient de sortir un beau disque regroupant différentes œuvres écrites par des compositeurs russes ou soviétiques, ce qui n’est pas toujours la même chose bien évidemment. Au cœur du disque se trouvent les Tableaux d’une exposition de Modest Moussorgsky (1839-1881), ici joués dans l’orchestration de Ravel. Autour de cette œuvre très célèbre, Petrenko a décidé de diriger d’autres œuvres beaucoup moins connues de Dmitry Kabalevsky (1904-1987), Aram Khatchatourian (1903-1978), Rodion Chtchedrine (né en 1932), et en bonus une des Romances de Sergei Rachmaninov (1873-1943). Le livret étant particulièrement bref, et apparemment je ne suis pas la seule à m’en plaindre (ainsi que de la couverture très laide du disque), c’est à l’auditeur de faire lui-même le lien entre les œuvres. Pour moi, cet album est un feu d’artifice d’œuvres très représentatives de la musique « russe » au sens large du terme. On peut y trouver diverses caractéristiques de cette tradition musicale: un grand sens de la narration (notamment dans l’ouverture de l’opéra Colas Breugnon de Kabalevsky, la suite du ballet Spartacus de Khatchatourian ou les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky), un certain exotisme oriental ou des inspirations folkloriques (par exemple dans la deuxième suite tirée du ballet Spartacus pour l’orientalisme, ou dans les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky pour l’inspiration folklorique), un sens de la couleur et des rythmes, avec notamment des explosions rythmiques très spectaculaires (comme dans le Concerto pour Orchestre n°1 du compositeur contemporain Rodion Schchedrine, dans Colas Breugnon ou dans certains passages de Spartacus). Jouées avec beaucoup de raffinement, de vivacité et de légèreté par les musiciens du bel Royal Liverpool Philharmonic Orchestral, ces œuvres sont un ravissement orchestral à écouter. En terme d’interprétation, Petrenko ne force pas les contrastes, et cet album montre que le chef russe tout en gardant un sens des couleurs assez russe, « dégrossit » les partitions avec une approche plus douce et moins criarde que celle des grands chefs du passé, une approche assez similaire par certains aspects de celle de Semyon Bychkov dans son récent coffret Tchaïkovski, qui pourrait décevoir certains auditeurs et critiques musicaux, mais que j’ai trouvé délicieuse à écouter.

Dmitry Masleev est encore peu connu en France, même s’il a gagné le très réputé Concours International Tchaïkovski en 2015. Il n’a pour l’instant fait que peu de concerts dans notre pays, mais c’est vraiment un pianiste très talentueux à suivre. Heureusement il y a les disques pour découvrir les musiciens, en attendant de pouvoir les écouter en salle. Pour son deuxième disque, après un premier disque Scarlatti/Prokofiev/Chostakovitch très réussi, il a choisi un programme passionnant, avec comme Petrenko une œuvre très connue des mélomanes occidentaux au centre de l’album, le Concerto pour piano, trompette et orchestre à cordes de Dmitry Chostakovitch (1906-1975), et des œuvres beaucoup plus rares, mais très intéressantes à découvrir d’Alexander Tsfasman (1906-1971) et Nikolaï Kapustin (né en 1937). Je n’ai pas eu accès au livret, mais le concept du disque est très explicitement affiché sur la belle couverture du disque publié par le label russe Melodya avec le titre évocateur : « Rapid movement ». C’est un album sous le signe de l’énergie et du rythme, qui mêle différentes œuvres écrites par des compositeurs soviétiques, dont deux œuvres de compositeurs très influencés par la musique Jazz.

C’est un élément assez peu connu de l’histoire de la musique soviétique, mais entre la moitié des années 20 et la fin des années 60, il y eu tout un courant de musique Jazz soviétique, sous l’impulsion du poète, musicien et chorégraphe russe Valentin Parnakh, élève du dramaturge Vsevolod Meyerhold, ami d’Apollinaire et de Picasso, qui après quelques années passées à Paris où il découvrit le jazz, rentra en Union Soviétique et partagea sa passion pour cette musique en créant un orchestre de jazz, « Le Premier Orchestre Excentrique de la République Fédérale Socialiste de la Russie – le jazz-band de Valentin Parnakh ». Parnakh eu ainsi une grande influence sur les avant-gardes russes, avant de finalement quitter l’Union Soviétique en 1925.

Ce qui est merveilleux avec cet album de Dmitry Masleev, qui collabore ici avec le chef d’orchestre russe Vladimir Lande et le Siberian State Symphony Orchestra, c’est qu’il permet de s’éloigner des clichés de la musique soviétique comme d’une musique de propagande respectant les critères du « réalisme socialiste ». L’album commence avec la Suite pour piano et orchestre n°1 d’Alexander Tsfasman, qui fut un des grands pionniers du jazz en URSS, comme l’explique S. Frederick Starr dans son ouvrage Red and Hot: The Fate of Jazz in the Soviet Union, 1917-91. Fondateur du premier orchestre de jazz de Moscou « AMA-jazz » (1926-1930), il fut le premier à faire jouer du jazz à la radio et en enregistrer en studio. Pianiste virtuose, il était admiré par Chostakovitch et Neuhaus, le grand professeur de piano de Richter et Gilels. Sa Suite pour piano et orchestre n°1 en quatre mouvements légers, très rythmés et dansants, dont le 4e mouvement est intitulé « Rapid movement » et a donné son nom à l’album, est une œuvre qui montre bien à quel point la musique de Tsfasman était cosmopolite, influencée par la musique américaine, ainsi que son talent pour l’improvisation (même construite) ainsi qu’une énergie rythmique qui donne envie de danser en écoutant l’œuvre.

Le Concerto pour piano, trompette et orchestre à cordes de Chostakovitch est une œuvre très connue des mélomanes, donc je serrai plus brève à son sujet. Achevée en 1933, c’est un double concerto pour piano et trompette qui contient de nombreuses citations musicales traitées de manière parodique par Chostakovitch. Par rapport aux deux autres œuvres présentes sur le disque, la musique de Chostakovitch a un caractère bien plus dissonant et sarcastique, même si l’œuvre garde une certaine forme de légèreté et un côté euphorisant ainsi qu’une grande énergie rythmique proche des deux œuvres qui l’entourent sur ce disque.

La troisième œuvre présente sur cet album est le Concerto pour piano n°2 de Nikolaï Kapoustine, un compositeur formé au conservatoire de Moscou qui a produit une synthèse du style classique russe et de la musique jazz. Il se considérait avant tout comme un compositeur, plutôt que comme un musicien jazz, même si son écriture musicale est fortement marquée par l’improvisation: « Je n’ai jamais été un musicien de jazz. Je n’ai jamais essayé d’être un vrai pianiste de jazz, mais j’y ai été contraint pour mes compositions. L’improvisation ne m’intéresse pas – et qu’est-ce qu’un jazzman sans l’improvisation ? Toutes mes improvisations sont écrites, bien sûr, et sont ainsi devenues bien meilleures, cela les a améliorées. » Il a laissé une œuvre très riche, composée entre 1957 et 2016, avec notamment 20 sonates pour piano, 6 concertos pour piano, des doubles concertos, ainsi que nombreuses études et variations pour piano. Son Concerto pour piano n°2 est un bel exemple de la fusion qu’il a opéré entre les structures classiques de forme sonate et les mélodies et rythmes venus du jazz.

Ces deux disques montrent non seulement la richesse de la musique russe, mais également la diversité de la musique « russe » entre la deuxième moitié du XIXe siècle et la deuxième moitié du XXe siècle, et sa capacité à intégrer les influences étrangères comme celle du jazz américain et les traditions folkloriques des divers ethnies présentes sur le territoire russe ou soviétique. Ces deux albums démontrent aussi l’attachement des musiciens russes actuels à la musique de leur pays et leur volonté farouche de la défendre et de la rendre accessible au plus grand nombre.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s