Bilan discographique 2019 n°4

En cette année 2019 nous avons fêté le bicentenaire de la naissance de Clara Wieck-Schumann, et pour l’occasion j’aimerais vous présenter un bel album entièrement consacré à son œuvre, ainsi qu’un autre album consacré à l’œuvre de Fanny Mendelssohn et Felix Mendelssohn, une occasion de s’interroger sur la place des femmes compositrices et interprètes au 19e siècle à travers deux personnalités majeures de la scène musicale romantique aux destins à la fois proches et différents.

Clara Wieck fut une enfant prodige, qui reçut un enseignement rigoureux de son père Friedrich Wieck. A l’âge de 11 ans, elle débuta une carrière internationale de pianiste qui l’a fit voyager dans toute l’Europe pendant 61 ans, et qui suscita l’admiration des plus grands artistes du 19e siècle, de Goethe à Chopin, en passant par Liszt et Brahms. Et pourtant malgré la reconnaissance de tous ces grands artistes masculins, et le soutien de son mari Robert Schumann, qui l’encourageait à composer, Clara Wieck-Schumann laissa assez peu d’œuvres comme compositrices, une quarantaine, et après la mort de Robert Schumann elle cessa quasiment de composer pour se consacrer à sa carrière de pianiste star qui lui permit d’être le soutien financier de sa famille, puis de devenir une pédagogue extrêmement reconnue. La jeune pianiste britannique Isata Kanneh-Mason a eu la brillante idée de consacrer son premier enregistrement à Clara Wieck-Schumann, et rien qu’à sa musique, sans qu’elle doive cohabiter avec des œuvres de son mari ou de Brahms, dont elle était très proche. L’enregistrement est très beau, et montre une pianiste très prometteuse, avec une personnalité forte et une belle sensibilité musicale qui rend un bel hommage à une grande compositrice, qui décida d’elle-même d’arrêter d’écrire, qui s’auto-censura, ayant intériorisé la vision alors courante au 19e siècle qu’une femme était inférieure à un homme :

 » Il fut un temps où je croyais posséder un talent créateur mais je suis revenue de cette idée. Une femme ne doit pas prétendre composer. Aucune encore a été capable de le faire, pourquoi serais je une exception ? Il serait arrogant de croire cela, c’est une impression que seul mon père m’a autrefois donnée. « 

Le cas de Fanny Mendelssohn-Hensel est à la fois similaire et différent de celui de Clara Wieck-Schumann. Fanny Mendelsohnn fut aussi une enfant prodige, qui appris d’abord le piano avec sa mère, elle-même une élève de Johann Kornberger, un ancien élève de Bach. Puis elle fut envoyée avec son frère Felix étudier à la Sing-Akademie de Berlin, où son professeur, Carl Friedrich Zelter, était si convaincu de son talent qu’il en avait fait part dans des lettres à Goethe. Malheureusement son père et son frère mirent un coup d’arrêt à sa carrière, le premier en lui écrivant :  » la musique deviendra peut-être pour lui [Felix] son métier, alors que pour toi elle doit seulement rester un agrément mais jamais la base de ton existence et de tes actes », et le deuxième en déclarant : « « L’encourager à publier quoi que ce soit, je ne le puis, car ce serait aller contre mes convictions. Nous avons souvent discuté fermement de cela et je maintiens tout à fait mon opinion… Fanny, telle que je la connais, n’a jamais souhaité devenir compositeur ni avoir une vocation pour cela ; elle est trop femme. Elle dirige sa maison et ne pense nullement au public ni au monde musical, ni même à la musique, tant que ses premiers devoirs ne sont pas remplis. Publier ne pourrait que la distraire de cela et je ne peux pas dire que je l’approuverais. » Fanny Mendelssohn fut dont reléguée à être une musicienne de salon, qui composait et jouait dans le cercle familial, malgré les encouragements qu’elle reçut de son mari Wilhelm Hensel. Et pourtant malgré tout cela elle composa environ 460 œuvres, dont certaines furent publiées sous le nom de Félix. Elle mourut jeune d’une crise d’apoplexie, et six mois plus tard, son frère, le cœur brisé par la mort de sa sœur, la rejoignit.

Le violoncelliste allemand Johannes Moser et le pianiste écossais Alasdair Beatson, qui joue sur un beau piano Erard de 1837, instrument proche de celui sur lequel les Mendelssohn jouaient, ont récemment fait un magnifique enregistrement d’œuvres de Felix et Fanny Mendelssohn, un album qui rend hommage à la tradition allemande de faire de la musique de chambre dans le cadre familial. Leur enregistrement est d’une délicatesse et d’une grâce dans les textures, les couleurs et les phrasés qui permet à l’auditeur d’apprécier pleinement la beauté apollinienne des œuvres interprétées.

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