Le côté obscur de l’enfance

La Quatrième Symphonie de Mahler est sans doute la plus facile à écouter pour les non-Mahlériens. Elle est plutôt courte en comparaison des autres symphonies de Mahler, et sa structure semble plus simple, moins dense et plus directement compréhensible que d’autres oeuvres du compositeur autrichien. C’est aussi une symphonie qui est assez singulière par le climat de bonheur, d’innocence et d’apaisement qui semble s’en dégager. Mais il faut se méfier des apparences, et chez Mahler l’ironie et la mélancolie sont toujours tapies dans l’ombre.

Mahler commença à écrire sa 4e symphonie pendant l’été 1899, alors qu’il passait ses vacances d’été en Styrie, trois ans après avoir fini la 3e symphonie. A cette époque, il dirigeait l’opéra de Vienne ainsi que de nombreux concerts symphoniques, et il était accaparé et épuisé par son travail de chef d’orchestre. C’est sans doute ce qui explique en partie la singularité de sa 4e symphonie, qui se démarque des ses autres symphonies par sa brièveté, et surtout par une forme particulièrement concentrée et compacte. Comme l’explique Jens Malte Fischer dans sa biographie de Mahler, le compositeur tchèque disait lui-même à propos de cette symphonie qu’à l’origine il avait eu l’intention d’écrire une « humoresque symphonique », mais que l’œuvre s’était transformée en symphonie de taille normale.

L’utilisation du terme « humoresque » en musique vient du romantisme allemand, et plus particulièrement de Robert Schumann, qui s’inspira de l’écrivain Jean Paul, pour composer sa Grande Humoresque en si bémol majeur. Ce terme d’humoresque renvoie à l’humeur plutôt qu’à l’esprit. Voici d’ailleurs ce que Mahler lui même déclarait à son amie Natalie Bauer-Lechner sur « l’humeur » de sa symphonie:

Ce que j’avais en tête ici fut extraordinairement difficile à réussir. Pensez à un ciel bleu sans nuage, ce qui est plus difficile à rendre que n’importe quels changements et contrastes de nuances. C’est le ton de base de toute l’œuvre. Il ne devient couvert et étrangement impressionnant qu’une seule fois – mais ce n’est pas le ciel qui s’assombrit, car il reste éternellement bleu. C’est simplement qu’il nous semble sinistre – tout comme quand par la plus belle journée, dans une forêt inondée de soleil, on est souvent submergé par des frissons de peur panique. Le scherzo est tellement mystique, confus et troublant qu’il fera dresser vos cheveux sur votre tête. Mais vous verrez vite, dans l’Adagio – où tout se résout – que ce n’était pas si sérieux après tout. (Jens Malte Fischer, Gustav Mahler, Yale University Press)

On est bien loin d’une symphonie enfantine et idyllique comme on nous la présente souvent. Le fait est qu’avec la musique de Mahler rien n’est simple, ce qui est d’une horrible banalité à écrire, mais il peut être utile de s’en souvenir pour ne pas attendre une interprétation univoque de cette musique profondément ambiguë. Comme l’explique Fischer, cette symphonie montre l’influence des écrits de Jean Paul sur Mahler, et notamment sa définition de l’humour comme le « sublime inversé ». Pour Jean Paul, l’humoriste « mesure le monde de l’infini avec le monde fini et voit le lien entre les deux, ce qui résulte dans un rire qui contient à la fois l’anxiété et la grandeur« . (idem) La 4e symphonie de Mahler est donc une œuvre remplie d’humour et d’ironie.

L’enregistrement du chef russe Vladimir Jurowski, chef principal du London Philharmonic orchestra jusqu’en 2021, montre pour moi que le chef russe a bien compris la complexité de cette symphonie. Sa vision me paraît plutôt trempée dans un acide digne de son compatriote russe Kirill Kondrachine, un sentiment renforcé par l’acoustique réputée sèche du Royal Festival Hall où cet enregistrement a été capté lors d’un concert donné par le London Philharmonic Orchestra.

Ce qui frappe dès le premier mouvement, marqué « Bedächtig. Nicht eilen. Recht gemächlich. » (délibéré, sans hâte, très à l’aise), c’est le rythme particulièrement lent adopté par Vladimir Jurowski, un des plus lents de la discographie. Ce tempo de départ donne une forme de gravité, voire de lourdeur à la musique de Mahler, en tout cas une mélancolie très prononcée qui va à l’encontre de l’image légère et joyeuse qu’on se fait de cette symphonie. Les cordes sonnent de façon soyeuses, et presque transparentes, avec presque pas de vibrato, ce qui permet de faire ressortir le son acide et transperçant des bois ainsi que le son rugueux des cuivres. Le contraste entre ces différents pupitres donne une vision dissonante et dérangeante de ce premier mouvement.

Dans le deuxième mouvement, « In gemächliger Bewegung. Ohne hast. » (dans un tempo modéré, sans hâte), Jurowski impose encore une fois des tempi lents, et des sons acides, avec des cordes particulièrement acérées et parfois très tranchantes, des bois et des cuivres toujours aussi acides et âpres. Il y a comme une odeur de souffre dans cette musique, qui semble être projetée sous une lumière crue, qui lui donne des accents presque fantastiques et quasi-expressionnistes, et qui n’est pas sans évoquer l’art de la Secession Viennoise.

Le troisième mouvement, un adagio marqué « Ruhevoll. Poco adagio. » (tranquille, un peu adagio), commence dans un climat de grande sérénité, exprimé par une mélodie douce et lente d’abord jouée par les cordes graves. Mahler disait que ce mouvement lui avait été inspiré « par la vision d’un tombeau sur lequel était gravé une image du défunt, les bras croisés, dans un repos éternel », une image qui, comme l’explique Stephen Johnson dans le livret du disque, est à moitié consolatrice, et à moitié douloureusement triste. A partir de ce premier thème, Mahler développe des variations qui conduisent à un tutti orchestral exprimant une explosion de joie, avant que le mouvement ne retourne au climat de sérénité et de recueillement du début. Jurowski et les musiciens du London Philharmonic Orchestra parviennent à conclure ce mouvement dans un calme et une douceur incroyables.

C’est dans ce climat de sérénité que début le dernier mouvement, « Das himmlische Leben : Sehr behaglich. » (La vie céleste: très à l’aise). Ce mouvement est composé d’un court prélude orchestral, qui semble prolonger le mouvement précèdent, avant que la soprano entonne le chant de « la vie céleste ». Ce chant faisait parti à l’origine du cycle Des Knaben Wunderhorn avant que Mahler ne décide de le retirer et de l’utiliser comme final de la 4e symphonie. Encore une fois sous des apparences « joyeuses » et « enfantines », ce que raconte cette musique est traversé d’une grande mélancolie, voire d’une certaine violence, avec l’évocation de l’agneau condamné à une mort certaine:

Jean laisse s’échapper le petit agneau.
Hérode, le boucher, se tient aux aguets !
Nous menons à la mort
un agnelet docile,
innocent et doux !
Saint Luc abat le bœuf
sans autre forme de procès.
Le vin ne coûte le moindre sou
dans les caves célestes.
Et les anges font le pain.

La soprano russe Sofia Fomina donne une interprétation remarquable de ce chant, avec une sureté technique typique de l’école russe du chant, une diction remarquable, qui permet d’apprécier pleinement la richesse poétique du texte et beaucoup d’expressivité pour évoquer à la fois la joie et la mélancolie contenus dans cette musique. Autour d’elle Jurowski construit un écrin orchestral d’une grande complexité, alternant l’expression de la joie dans la première strophe, avant de déchaîner la violence de l’orchestre dans les deuxième et troisième strophes, une violence principalement exprimée par la stridence des bois ainsi qu’une certaine sécheresse des cordes. L’ironie écrite par Gustav Mahler semble se transformer en sarcasme sous la direction du chef russe. Puis vient la dernière strophe, qui semble marquer le retour d’un climat plus serein, mais comme le note justement Fischer, « il n’y a pas de conclusion réconfortante, pas de sentiment de triomphe, pas de sourire sage. Au lieu de cela, le mouvement s’évanouit de façon lugubre au son des notes graves de la harpe et d’un morendo final des contre-basses. L’humoresque est étouffée, étranglée par le cours du monde. »

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