Le triomphe de la vérité

Avant de commencer ma critique du dernier film de Roman Polanski, J’accuse, je tiens à expliquer pourquoi je suis allée voir ce film, pourquoi je comprends que d’autres personnes refusent catégoriquement d’aller le voir, puis j’expliquerai pourquoi je pense que c’est un grand film, mais un film caché.

Je n’ai pris connaissance de l’existence du film que très récemment, et ce n’est que samedi que j’ai décidé d’aller le voir. Auparavant j’avais vu des affiches dans le métro, un message sur facebook d’une amie critique qui avait vu le film et le trouvait remarquable, et j’avais vu circuler des articles sur Roman Polanski, mais j’avais la tête à autre chose, le cinéma n’étant plus réellement un art qui m’intéresse, après m’avoir longtemps passionnée. Samedi je vois un tweet de l’historien André Loez qui demande à ses abonnés s’ils comptent aller voir le film, car il a de plus en plus de mal à séparer l’œuvre de l’homme. Là je me dis qu’il faut que je vois la bande annonce pour voir de quoi il en retourne avant de répondre sur twitter, et en voyant la bande annonce je comprends qu’il faut que j’aille le voir, et même si je ne peux pas savoir exactement quel est le contenu du film, je le ressens comme une nécessité intérieure.

En apparence le film semble porter sur l’affaire Dreyfus, mais faire un film sur l’affaire Dreyfus c’est nécessairement faire un film sur le racisme systémique qui rongeait la société française au tournant du 20e, racisme qui était présent dans toutes les sphères de la société française, et notamment dans l’armée, racisme qui fut révélé par cette histoire d’un officier français accusé de trahison pour la simple raison qu’il était juif. Je n’ai pas attendu la sortie du film pour connaître l’affaire Dreyfus, puisque je suis membre de la Ligue des Droits de l’Homme depuis 2007, une association de défense des droits humains créée au moment de l’affaire Dreyfus. D’un point de vue personnel, cette affaire me renvoie aussi à mes origines familiales, car au moment de l’affaire Dreyfus deux de mes arrières grand-pères étaient des jeunes officiers dans l’armée, un d’eux était même d’origine alsacienne et bien que plus jeune que Dreyfus pourrait l’avoir connu. Or, tout ce que je sais de mes ancêtres me porte à croire que l’un était dreyfusard et l’autre anti-dreyfusard, mais malheureusement les hasards de l’existence font que j’ai grandi dans la partie anti-dreyfusarde et que pendant mon enfance j’ai entendu un certain nombre de discours antisémites. Ayant rejeté cette partie anti-dreyfusarde, anti-républicaine et antisémite de ma famille, il me semblait donc logique de vouloir voir ce film, de me confronter à ce passé familial honteux, et de le regarder en face. Mais surtout je voulais voir ce film pour le miroir troublant qu’il dresse à la société française en 2019, une société de nouveau rongée par le racisme, la haine des étrangers et en proie à une vague d’islamophobie qui touche toutes les sphères de la société, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat et dans les grands médias.

Face à ces raisons personnelles et politiques d’aller voir ce film se dressait également un contre-argument inattaquable: Roman Polanski a été accusé de plusieurs viols sur des mineurs dans les années 70 et 80, crimes qui pour la plupart n’ont pas été condamnés car ils sont prescrits et n’ont été révélés que récemment. Aller voir un film de Roman Polanski, c’est donc soutenir et financer un criminel, voilà la logique qui est implacable et qui n’appelle aucune réponse possible. Les victimes de Roman Polanski doivent être écoutées, respectées et soutenues, cela ne fait aucun doute.

Alors faut-il dissocier l’oeuvre de l’homme ? Peut-on réduire une œuvre aux crimes de son auteur ? Non, je ne crois pas. Simplement il faut arrêter de croire naïvement que c’est en n’allant pas voir le film de Polanski qu’on peut avoir la conscience tranquille, car s’il y a bien quelque chose que montre son film c’est que pour qu’il y a une machination criminelle comme celle de l’affaire Dreyfus, il faut la participation de pans entiers de la société afin d’empêcher la vérité d’être révélée. En gros dans cette histoire presque tout le monde est coupable. De la même manière, le mouvement #metoo, qui a exposé les problèmes de harcèlement sexuels dans le monde du cinéma et le reste de la société, n’en est qu’à son début, et il serait naïf de croire que tout a été révélé. Le fait est qu’actuellement le spectateur de cinéma lambda ne peut pas savoir lorsqu’il va voir un film s’il y a eu des femmes victimes de harcèlement sexuel pendant le processus de création du film. De plus, autour de nous, des femmes subissent quotidiennement des violences mais nous ne voulons pas voir, ou bien nous voyons et nous ne faisons rien. Et au fond c’est cela le sujet du film, c’est que plus on essaie d’étouffer la vérité, plus elle nous explose à la figure.

En 2012 Polanski déclarait: « J’ai longtemps voulu faire un film sur l’affaire Dreyfus, en traitant le sujet non comme un drame en costumes mais comme une histoire d’espionnage. De cette manière, on peut montrer son absolue pertinence par rapport à ce qui se passe dans le monde aujourd’hui – le spectacle séculaire de la chasse aux sorcières à l’encontre d’une minorité, la paranoïa sécuritaire, les tribunaux militaires secrets, les agences de renseignement hors de contrôle, les dissimulations gouvernementales et la presse enragée. » C’est un assez bon résumé, mais ce n’est que le premier niveau d’analyse du film. Le premier niveau d’analyse du film est celui d’un excellent thriller politique sur un scandale d’Etat qui a secoué la France entre 1894 et 1906. Tous les éléments du thriller sont là, et Polanski filme l’enfermement et la paranoïa avec une efficacité suffocante. Presque tous les plans de son films sont cadrés de telle manière qu’on se sent enfermés entre quatre mur, sans horizon de sortie possible, et le personnage principal de Jean Dujardin passe une bonne partie du film à étouffer dans son bureau, dont la fenêtre n’ouvre pas et dans son uniforme qu’il essaie régulièrement de desserrer.

Le deuxième niveau d’analyse est celui d’une dénonciation d’une société rongée de l’intérieure par l’antisémitisme. De la première scène à la dernière scène, tout le film montre l’antisémitisme et ses conséquences pour les français de confession juive comme Dreyfus, les conséquences pour Dreyfus lui-même, condamné, dégradé, envoyé au bagne, traité de manière ignoble en étant mis aux fers la nuit, et finalement même après sa réhabilitation et sa réintégration dans l’armée il eut un avancement de carrière ralenti. Le film montre aussi à quel point les discours antisémites étaient banals dans l’armée française, et montre bien que Dreyfus est choisi comme traitre idéal uniquement parce qu’il est juif (alors qu’en réalité les soupçons se sont d’abord portés sur lui parce que d’origine alsacienne, l’Alsace étant à l’époque annexée par l’Allemagne). Le film montre également un scène mêlant des images d’un autodafé du journal L’Aurore avec le texte « J’accuse », mais aussi de livres de Zola, qui était une des cibles de l’extrême-droite car d’origine italienne, ainsi que des images avec des étoiles de David peintes sur un magasin, accompagnés d’une inscription « mort aux juifs ». Cette scène me semble historiquement renvoyer aux années trente, mais n’étant pas historienne, je vais laisser les historiens commenter cela. En tout cas, le film n’est pas seulement étouffant de par son genre cinématographique, mais aussi de par la description subtile d’une société en voie de décomposition, en écho de ce passage de « J’accuse » que lit le colonel Picquart sur le chemin de la prison : « Oui ! nous assistons à ce spectacle infâme, des hommes perdus de dettes et de crimes dont on proclame l’innocence, tandis qu’on frappe l’honneur même, un homme à la vie sans tache ! Quand une société en est là, elle tombe en décomposition. » C’est un miroir bien triste qui est tendu à la France de 2019, dans laquelle les musulmans sont la cible de discours racistes quasi quotidiens dans les médias de la part de commentateurs, de journalistes et d’une bonne partie de la classe politique, une classe politique elle-même en bonne partie corrompue, comme le révèlent régulièrement des journalistes d’investigation.

Le troisième niveau d’analyse, c’est celui de l’inconscient du film, une tentative de psychanalyse du film, de ce qu’il révèle en creux sur son réalisateur. Il y a quelque chose qui m’a troublée en regardant le film, c’est le point de vue adopter, point de vue que l’affiche du film ne laisse pas deviner. L’affaire Dreyfus est ici filmée à travers le regard du colonel Marie-George Picquart, qui loin d’être un héros pur et sans tâche, est montré dès la première scène comme un antisémite qui ne voit en Dreyfus qu’un « tailleur juif », un « corps étranger » qu’il faut expulser de l’armée pour la purifier. Cette première scène, celle de la dégradation militaire de Dreyfus dans la cour de l’Ecole militaire de Paris, est en fait une scène d’humiliation publique, de lynchage symbolique. Avoir choisi Jean Dujardin, qui dans OSS 117 était déjà l’image parfaite du français moyen antisémite et raciste, est une idée brillante, car c’est un acteur sympathique auquel le spectateur peut s’identifier facilement. Or, ce que le film finit par révéler, c’est que Picquart a joué un rôle dans l’arrestation de Dreyfus, et c’est cette vérité qui l’étouffe, qui l’empêche de dormir et dont il va devoir se libérer en faisant son devoir, c’est à dire en traquant la vérité et en la faisant exploser au grand jour.

Mais ce choix de prendre Picquart et non pas Dreyfus comme personnage principal du film interroge au fond sur l’inconscient du film. Roman Polanski a souffert, plus encore que Dreyfus, de l’antisémitisme. Il a grandi dans le ghetto de Cracovie et presque toute sa famille a été assassinée dans les camps d’extermination. De plus, dans des déclarations récentes où il se dit être victime de harcèlement médiatique comme Dreyfus: « Dans l’histoire, je trouve parfois des choses que j’ai moi-même connues, je peux voir la même détermination à nier les faits et me condamner pour des choses que je n’ai pas faites. La plupart des gens qui me harcèlent ne me connaissent pas et ne savent rien sur l’affaire. » Mais si Polanski pense être Dreyfus pourquoi filmer J’accuse à travers le regard de Picquart et ne laisser qu’un rôle en fait marginal à Dreyfus dans le film ? Pourquoi centrer le film sur les coupables, sur Picquart, qui refuse de voir que Dreyfus est coupable, avant d’être rongé par sa conscience, mais aussi sur le commandant Henry, veritable second role du film, un personnage fielleux et machiavélique, qui agit dans l’ombre pour faire condamner Dreyfus ? Sans doute parce que quand on est soit-même coupable d’un crime, il est impossible de se mettre dans la peau d’une victime qui clame son innocente mais qu’on refuse d’entendre. Un jour il y aura un grand film sur l’affaire Dreyfus qui adoptera le point de vue de Dreyfus, ce film est nécessaire, mais ce film là Roman Polanski ne pouvait pas le réaliser. Il ne pouvait réaliser qu’un grand film criminel sur l’affaire Dreyfus, un film sur la culpabilité et sur la nécessité de rechercher la vérité afin de se libérer du poids du mensonge, comme est bien forcé de l’admettre Picquart dans la dernière scène du film, un film dont la sortie très médiatisé mécaniquement a déclenché une nouvelle accusation de viol contre Polanski, qui continue de nier, de fuir et de refuser d’admettre sa culpabilité en essayant de transformer un innocent en coupable, comme pour Dreyfus. Mais en fin de compte, la leçon du film que devrait méditer son auteur est que la vérité, pour niée et étouffée qu’elle soit, finit toujours par éclater au grand jour.

2 commentaires

  1. Bonjour, comme par hasard aujourd’hui je suis tombée sur Youtube sur une vidéo de la victime américaine de 13 ans de Polanski qui racontait son histoire et j’ai repensé à toute cette histoire en me demandant pourquoi nous devions (encore) juger cet homme aujourd’hui pour ce qu’il a fait alors que cette femme aujourd’hui lui a « pardonné « . J’ai aussi repensé aux circonstances dans lesquelles son épouse Sharon Tate était décédée…personnellement je pense qu’il faut savoir faire la part des choses entre 1 homme et 1 artiste. Mais je comprends aussi que tout le monde ne soit pas de mon avis ! Tout cela n’est pas évident…je pense que je regarderai très certainement ce film car le sujet m’intéresse beaucoup. Merci pour cet article et bonne soirée.

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  2. Bonjour, je vous remercie pour votre message. Il n’y a malheureusement pas de réponses simples à nos interrogations. Les 5 témoignages contre le réalisateur sont accablants, que ce soit cette victime américaine, qui effectivement lui a pardonné, ou que ce soit des témoignages plus récent. Le problème est que la justice ne peut plus agir dans la plupart des cas, car les faits remontent à trop loin et la loi est mal faite. Ce qui est dommage dans le cas de ce film, c’est que le capitaine Dreyfus finit par être une victime collatérale de l’affaire Polanski, et que beaucoup de gens n’iront pas voir le film malgré l’importance du sujet et la force de la réalisation. En même temps je comprends les spectateurs qui ne veulent pas cautionner le réalisateur en allant voir son film. Bonne soirée.

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