Le centenaire de l’Orchestre Philharmonique d’Oslo (1/2)

L’orchestre Philharmonique d’Oslo célèbre en 2019 son centième anniversaire, l’occasion pour l’orchestre de faire une grande tournée européenne, mais aussi de faire un bilan de cent ans d’existence d’un orchestre qui est parvenu à se hisser au sommet mondial. D’ailleurs l’orchestre a mis en ligne tout un historique en norvégien, que j’ai largement utilisé pour écrire ce texte.

Des débuts compliqués

Les origines de l’orchestre philharmonique d’Oslo remontent à 1879, quand la capitale du royaume de Norvège, alors lié au royaume de Suède, s’appelait Kristiana. Ce sont les compositeurs norvégiens Edvard Grieg et Johann Svendsen qui ont présidé à la fondation de l’association musicale Kristiana Musikforening. Mais ce n’est qu’en 1918, grâce au don très généreux de l’armateur A.F. Klaveness que l’orchestre symphonique de la capitale, devenue Oslo depuis l’indépendance de la Norvège, put naître. En six mois presque 60 musiciens et trois chefs d’orchestres furent recrutés.

Le premier concert fut dirigé le 27 septembre 1919 par le chef d’orchestre finlandais, Georg Schnéevoigt, et fut l’occasion de montrer la richesse de la musique norvégienne, avec un programme composé du concerto pour piano de Grieg, de la Festival Polonaise de Johan Svendsen et de la symphonie n°1 de Christian Sinding (1856-1941), ce dernier expliquant après le concert que la création de l’orchestre était un « miracle ».

Image promotionnelle de l’Orchestre Philharmonique d’Oslo

Un débat assez vif eu lieu alors sur le choix des premiers directeurs musicaux de l’orchestre. Fallait-il choisir un chef norvégien ou un chef étranger, avec le risque que la musique norvégienne en souffre ? Finalement un compromis fut adopté, et l’orchestre nomma trois chefs principaux : le compositeur norvégien Johan Halvorsen, le finlandais Georg Schnéevoigt et le polonais Ignaz Neumark. Il est à noter que dès le début, l’orchestre attira des chefs et des solistes de renommée internationale comme Arthur Nikisch, Edwin Fischer, ou Bruno Walter, et que les programmes des premières saisons mettaient en valeur non seulement l’ancrage norvégien de l’orchestre, mais également la musique européenne. Il n’en reste pas moins que pendant les premières décennies de son existence l’orchestre resta un orchestre local et scandinave, avec une tournée en Suède en 1927.

Les difficultés financières de l’orchestre s’accrurent dans les années 1930, notamment avec l’arrivée de la crise économique. Le soutien financier de la ville d’Oslo et de l’Etat norvégien commencèrent à fortement baisser, mettant en péril l’existence même de l’orchestre, même si les musiciens avaient accepté une réduction de leur salaire face aux difficultés financières de l’orchestre. Ce fut finalement un partenariat avec la radio publique norvégienne, la NRK, qui permit de sécuriser le financement de l’orchestre à partir de 1934. De nos jours, il est toujours possible d’écouter régulièrement des concerts de l’orchestre sur cette radio, et les grands événements sont également retransmis à la télévision. Mais une des conséquences malheureuses de ce partenariat fut que le nombre de spectateurs assistant aux concerts baissa de façon assez significative.

Les turbulences de la Seconde Guerre Mondiale

La Norvège fut envahie par les troupes allemandes en avril 1940, et c’est donc dans un pays occupé qu’eut lieu le centième anniversaire de la naissance d’Edvard Grieg, figure majeure de la musique norvégienne. A cette époque, l’orchestre souffrait non seulement d’un point de vue financier, mais surtout passa sous la coupe de l’occupant allemand. Cependant il maintient une tradition de concerts gratuits, organisés par les institutions culturelles, concerts qui attiraient un grand nombre de spectateurs, contrairement aux concerts « officiels » organisés par les autorités d’occupation qui étaient désertés par les norvégiens. C’est dans ce contexte qu’eurent lieu les concerts anniversaires célébrant la naissance de Grieg entre le 7 et le 12 juin 1943.

Il n’y eu aucun concert de l’orchestre pendant la saison 1944-45, et avant de reprendre une activité normale, se tint une réunion le 22 mai 1945, où la direction de l’orchestre dû procéder à une « dénazification » de l’orchestre en congédiant les musiciens qui avaient collaborés avec les autorités et en les remplaçant par d’autres musiciens. 9 musiciens furent ainsi remplacés.

Le 10 septembre 1945 eut lieu le concert d’ouverture de la première saison d’après-guerre, sous la direction du nouveau chef principal Odd Grüner-Hegge. Ce chef norvégien fut une personnalité importante pour l’orchestre, dont il fut le chef principal entre 1931 et 1933, puis de 1945 à 1962. Enfant prodige remarqué par Edvard Grieg, qu’il rencontra à l’âge de 6 ans, Grüner-Hegge était aussi un compositeur et un pianiste reconnu, qui eut à cœur de jouer la musique norvégienne et mena à bien les premiers enregistrements de l’orchestre.

L’ouverture à l’international

La première grande tournée européenne eut lieu en 1961-1962, et permit aux critiques et mélomanes européens d’enfin découvrir l’orchestre philharmonique d’Oslo. L’orchestre joua pendant plus de semaines dans douze villes, principalement en Allemagne, aux Pays-Bas et au Danemark. Cette tournée connut un grand succès critique, et permit à l’orchestre de montrer sous son meilleur jour. Les programmes étaient toujours composés d’œuvres norvégiennes récentes en ouverture, suivies du concerto pour piano de Grieg et pour finir une œuvre symphonique, soit de Brahms, Beethoven ou Svendsen. Les concerts de cette tournée furent dirigés par les deux nouveaux chefs principaux, le vétéran Øivin Fjeldstad, et un jeune homme de 35 ans, destiné à une grande carrière internationale et toujours en activité de nos jours, Herbert Blomstedt.

Blomstedt fut chef principal de l’orchestre entre 1962 et 1968, et après une absence de presque de vingt ans, il est de nouveau invité très régulièrement par l’orchestre philharmonique d’Oslo depuis les années 1990. Il demeure actuellement l’un des musiciens les plus fréquemment cités par les membres actuels de l’orchestre quand on leur demande quel est leur souvenir le plus marquant à Oslo. Une des raisons pour laquelle Blomstedt est resté relativement peu longtemps à Oslo fut la bataille pour faire construire une nouvelle salle de concert, un problème récurrent comme on le verra plus tard.

Øivin Fjeldstad (1903–1983) est moins connu des mélomanes. Violoniste très talentueux, il fit ses débuts à l’âge de 17 ans dans l’orchestre d’Oslo. Il eut une influence très grande dans la formation de toute une génération de musiciens comme professeur de violon au conservatoire d’Oslo. Il fit ses débuts comme chef d’orchestre en 1931, et après avoir étudié avec le chef d’orchestre allemand Clemens Krauss à Berlin qu’il décida de faire de la direction d’orchestre son métier principal. Après la guerre il dirigea de nombreux opéras, notamment un enregistrement célèbre du Crépuscule des Dieux de Wagner avec l’immense soprano norvégienne Kirsten Flagstadt. Il partagea la direction de l’orchestre avec Herbert Blomstedt entre 1962 et 1968, avant d’être seul chef principal après le départ de Blomstedt et jusqu’à sa retraite en 1970. Fjeldstad fut un défenseur inlassable de la musique norvégienne, ce qui lui valut d’être fait chevalier de l’ordre royal de Saint-Olaf par le roi en 1962.

Le problème éternel de la construction d’une salle de concert

Pendant les premières décennies de son existence, l’orchestre philharmonique d’Oslo dut travailler sans salle de concert propre, et ce n’est qu’en 1955 qu’un concours d’architectes fut lancé. Cependant la construction pris beaucoup de retard, tant et si bien que les musiciens de l’orchestre, excédés, décidèrent de frapper un grand coup et manifestèrent à travers la ville en juin 1967. Finalement en décembre, la première pierre fut posée, et la salle de concert fut achevée en 1972. Cependant, l’histoire ne s’arrêtent malheureusement pas là puisque cette salle souffre d’une acoustique difficile, et que certains chefs principaux de l’orchestre ont milité pour la construction d’une nouvelle salle.

L’ère Mariss Jansons

Quand le jeune chef letton Mariss Jansons dirigea pour la première fois l’orchestre d’Oslo, ce fut apparemment le coup de foudre. L’orchestre connaissait bien le père de Mariss, Arvid Janssons, un chef d’orchestre letton de renommée internationale. Voici ce que racontait un contre-bassiste, Svein Haugen, sur cette première rencontre :

« Ce fut très spécial. Il y avait quelque chose dans son langage corporel, à quel point il était clair d’un point de vue rythmique et dans la musique en général. Très vite cela devint l’entente parfaite entre ce que nous faisions et ce qu’il faisait. Dès les premières répétitions l’orchestre était beaucoup plus précis. »

Un documentaire passionnant le montre répétant le Mandarin Merveilleux de Béla Bartok avec l’orchestre. Ce documentaire permet de voir le travail très précis de Jansons avec les musiciens, et aussi d’entendre des témoignages de membres de l’orchestre, comme la violoniste Kristina M. Kiss, qui déclarait alors que le chef letton était arrivé comme une « révolution russe », qu’il avait totalement changé l’atmosphère et l’attitude de travail de l’orchestre. Sous sa direction, entre 1979 et 2002, l’orchestre a enregistré des dizaines d’œuvres, surtout du répertoire russe, et a acquis une très grande notoriété internationale, notamment avec des grandes tournées dans des salles très prestigieuses. Jansons a également imposé une très grande discipline de travail à l’orchestre et a totalement changé le son de cet orchestre, ce que j’analyserai plus en détail dans le texte suivant.

Ce fut une période faste pour l’orchestre, qui enregistra énormément sous la direction de Mariss Jansons, acquit une grande reconnaissance critique à l’étranger, et participa à des tournées très prestigieuses, avec notamment une résidence d’une semaine au Musikverein à Vienne. Un grand nombre des membres actuels de l’orchestre furent recrutés sous l’ère Jansons, et le son de l’orchestre est d’une certaine manière encore très influencé par cette période de son histoire, mais j’analyserai cela plus en détail dans le texte suivant.

L’après Jansons

Un des musiciens français de l’orchestre entre 1998 et 2013, le clarinettiste Matthieu Lescure, expliquait dans un entretien en 2009 que l’orchestre attendait de ses directeurs musicaux une discipline de fer, qu’ils avaient acquise avec Mariss Jansons. Cela expliquait selon lui la relation difficile avec André Prévin qui dirigea l’orchestre entre 2003 et 2006, à un moment où le chef américain était âgé et fatigué. Néanmoins l’orchestre continua de se développer sous sa direction, participa à des tournées prestigieuses, notamment avec des concerts au Royal Albert Hall dans le cadre des BBC Proms, au festival de Lucerne, à Vienne et aux Etats-Unis lors de la saison 2004/2005. Sur le site de l’orchestre, les musiciens ont d’ailleurs laissé des témoignages remplis d’admiration pour cet immense musicien.

L’influence de Jansons explique aussi les très bonnes relations de l’orchestre avec le chef finlandais Jukka-Pekka Saraste, chef principal entre 2006 et 2013, un chef également très précis, rigoureux et avec une grande autorité. Saraste avait dirigé pour la première fois l’orchestre en 1983, mais suite au développement de sa carrière il avait eu peu de temps pour revenir à Oslo, et ce n’est qu’en 2001 qu’eurent lieu ses retrouvailles avec l’orchestre. A la tête de l’orchestre, il fut remarqué pour son intégrité artistique et la profondeur de ses interprétations, notamment dans les symphonies de Mahler.

En 2013, le chef russe Vasily Petrenko, qui avait suivi des masterclass de Mariss Jansons lors de sa formation, fut nommé chef principal de l’orchestre à la suite de Saraste, et comme son ainé Mariss Jansons, il a dirigé l’orchestre lors de grandes tournées internationales en Europe et en Asie, et il a beaucoup enregistré, notamment des cycles de musiques symphoniques de Scriabine et de Strauss très remarqués par la presse.

Un présent radieux, un futur pleins de promesses

Actuellement l’orchestre comprend 108 musiciens titulaires, and joue entre 60 et 70 concerts à Oslo chaque année, non seulement au Oslo Konserthus, mais également dans d’autres endroits de la ville. L’orchestre est devenu très féminin, certaines sont même cheffes de pupitre (Elise Båtnes, Louisa Tuck, Catherine Bullock, Inger Besserundhagen, Birgitte Volan Håvik), et peuvent jouer le rôle de solistes en concert et lors des enregistrements (comme par exemple dans les enregistrements récents des poèmes symphoniques de Strauss). L’orchestre est également devenue plus cosmopolite, avec des musiciens qui sont de plus en plus recrutés dans le reste de l’Europe et sur d’autres continents. Sur le site de l’orchestre sont disponibles des biographies de presque tous les membres de l’orchestre, et j’ai pu constater que les musiciens sont assez nombreux à décrire une atmosphère de travail fondée sur la confiance mutuelle et la joie de faire de la musique ensemble, ce qui est indicateur d’une très grande cohésion au sein de l’orchestre. Plusieurs musiciens expliquent aussi à quel point ils ont été accueillis chaleureusement dans l’orchestre philharmonique d’Oslo, et qu’ils ressentent beaucoup de joie à travailler chaque jour avec leurs collègues:

« Imaginez que vous jouiez de grandes œuvres symphoniques avec des collègues qui sont extraordinairement compétents tous les jours! Jouer avec d’autres musiciens est une forme de communication en soi, a flux spécifique. La manière dont la musique sonne le mieux dépend de chaque individu. Nous nous faisons mutuellement exceller. A bien des égards, un orchestre est un univers miniature, un univers harmonieux« . Kristine Lisedatter Martens, violoncelliste.

Vasily Petrenko ayant annoncé l’année dernière qu’il quittait la direction de l’orchestre, une des raisons étant apparemment une certaine fatigue de devoir se battre constamment pour la construction d’une nouvelle salle avec une acoustique plus favorable, un problème que le pianiste norvégien Leif Ove Andsnes évoque également dans un texte publié sur ses comptes facebook et instagram il y a quelques jours (merci aux logiciels de traduction très efficaces et disponibles en ligne!).

Quelques mois après l’annonce du départ de Petrenko, l’orchestre a fait sensation en annonçant la nomination du très jeune, et très talentueux, chef finlandais Klaus Mäkelä, qui devrait sans doute recentrer le répertoire de l’orchestre sur le repertoire scandinave. Mäkelä va avoir une chance inouïe de prendre la direction d’un orchestre somptueux, et il lui appartiendra non seulement de maintenir le niveau actuel, mais également de continuer à faire des enregistrements de haut niveau.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s