L’ombre de la mort

Anton Bruckner composa jusqu’à son dernier souffle. Epuisé par la difficile gestation de la 8e symphonie, les dernières années de sa vie furent un long et douloureux chemin de croix pendant lequel il travailla ardemment pour terminer l’écriture de sa 9e symphonie, qui resta inachevée malgré tous les efforts mis en œuvre par le compositeur autrichien, y compris le jour même de sa mort. Mais même s’il l’avait achevée, cette symphonie n’aurait été qu’une première ébauche d’une œuvre qui aurait nécessité plusieurs réécriture par Bruckner pour être considérée comme achevée, ainsi que le remarquait Robert Simpson dans son ouvrage L’essence de Bruckner. Donc ce qu’il nous reste de la 9e symphonie est une ébauche composée de trois mouvements « achevés », qui auraient très probablement étaient profondément modifiés par le compositeur autrichien s’il en avait eu la possibilité, ainsi que des fragments du mouvement final, qui fut reconstruit par différents musicologues, compositeurs et chefs d’orchestre, mais qui sont assez peu jouées en concert ou enregistrées.

Dédiée à Dieu, « dem lieben Gott », la 9e symphonie est une immense cathédrale sonore qui à l’instar des cathédrales gothique aspire à monter toujours plus haut pour atteindre la lumière divine, mais qui contient aussi des arcanes sombres et mystérieuses. Mais comme l’explique le chef d’orchestre Philippe Herreweghe dans un ouvrage passionnant publié aux éditions Actes Sud, la musique de Bruckner « chante avec une force aux limites du soutenable la tristesse de l’homme moderne face à sa solitude dans un monde que Dieu s’apprête à quitter, et sa soif d’une rédemption désormais impossible ». D »une certaine manière, ce qui est profondément tragique dans cette dernière symphonie, dans laquelle Bruckner a engagé toute ses forces physiques et spirituelles et pour laquelle il demandait à Dieu de le laisser vivre jusqu’à ce qu’il l’ait complétée, c’est bien cette absence de Dieu qui a abandonné un de ses plus fidèles serviteur.

La 9e symphonie en ré mineur est donc composée de trois mouvements. Le premier mouvement noté « Feierlich, misterioso » (solennel, mystérieux) développe un schéma au fond assez traditionnel de forme sonate avec trois thèmes. C’est un mouvement complexe qui débute dans un frémissement, à la manière de la 9e symphonie de Beethoven, frémissement dont se détachent trois fragments thématiques (voir « The Symphony: a listener’s guide » de Michael Steinberg), mais contrairement à la 9e symphonie de Beethoven celle de Bruckner commence immédiatement en ré mineur. Si l’on peut parler de fragments thématiques c’est que l’écriture symphonique de Bruckner ne fonctionne pas par transition, ce qui fit de lui la risée des Brahmsiens. Bruckner développe un thème, s’arrête, fait une pause et passe à autre chose, ce qui peut être très déconcertant. Du coup entre le premier thème tragique en ré mineur et le thème lyrique suivant en la majeur, il n’y a pas de transition. Comme l’explique Philip Barford dans l’ouvrage dirigé par Philippe Herreweghe, « Bruckner finit toutefois par succomber à l’attraction naturelle du ré mineur, avant de regagner fa majeur pour la fin de l’exposition. La réexposition voit ensuite une « impérieuse récapitulation des idées principales », avant que « l’impressionnante coda ne regagne le ton originel de ré mineur, dans toute sa masse, comme une planète gravitant sur son arc elliptique ». Ce premier mouvement est comme un monde à la fois créé et détruit dans un geste, et doit être dirigé de manière tellurique comme l’expression d’un profond cataclysme, ce qui est exactement ce que déclenche Manfred Honeck à la tête de l’orchestre symphonique de Pittsburgh.

Après ce premier mouvement tendu, et d’une violence inouïe dans les tutti, arrive deuxième mouvement composé d’un scherzo, noté « Bewegt, lebhaft » (agité, vif) et d’un trio, noté « schnell » (rapide). Comme le souligne Michael Steinberg, ce scherzo de la 9e symphonie se distingue des scherzos des précédentes symphonies de Bruckner, par sa brutalité et sa sauvagerie. Ce scherzo commence de façon presque innocente et joyeuse par des accords légers des bois et puis des pizicatti de cordes, qui entament un dialogue ascendant léger, mais teinté d’angoisse, avant que l’orchestre tout entier se déchaine dans une danse infernale. Là encore nous avons un schéma d’exposition/rééxposition avant de passer abruptement au trio. Il y a une fausse légèreté dans ce trio, qui sonne comme une fuite en avant, une tentative d’échappée lyrique qui ne connait pas de résolution, mais se répète plusieurs fois comme un oiseau qui tournerait dans sa cage sans pouvoir s’en sortir. Il y a d’autant moins de résolution qu’après ce trio, le scherzo est repris tel quel. Ce mouvement a quelque chose d’effrayant dans cette sorte de folie circulaire qui emprisonne l’auditeur dans un cercle vicieux. D’ailleurs à aucun moment Manfred Honeck et son orchestre ne relâchent la tension, les tutti sont d’une violence rare dans le scherzo et les interventions des bois sont particulièrement cinglantes dans le trio.

Le troisième mouvement est un adagio en mi majeur, noté « Langsam, feierlich » (lent, solennel), qui ouvre sur une interrogation, faisant écho au prélude du troisième acte de Parsifal, lorsque le héros éponyme de l’opéra de Wagner erre à la recherche du Graal. Ici le début du troisième mouvement de la 9e de Bruckner cherche à atteindre la tonalité en mi majeur, qu’il trouve assez rapidement pour devenir comme l’explique Philip Barford « le centre de gravité tonal » de ce dernier mouvement. Pour autant, la quête entamée dans les premières mesures ne s’achève pas là, mais continue au rythme d’un « perpétuel mouvement de flux et de reflux », sans jamais trouver de résolution, notamment du fait d’une grand instabilité tonale, laissant ainsi l’auditeur face au mystère insondable d’une âme tourmentée, déchirée entre l’ombre et la lumière. Dans le livret accompagnant le disque le chef d’orchestre Manfred Honeck explique en détail qu’il pense que cet adagio est construit sur le schéma de l’Agnus Dei de la liturgie catholique, ce moment de la messe où les pécheurs implorent le Christ d’avoir pitié d’eux et de leur apporter la paix. C’est une interprétation qui fait sens puisque Bruckner se savait condamné à mourir lors de l’écriture de ces pages finales de sa symphonie et cherchait très probablement à expier ses pêchés en dédiant cette symphonie à Dieu.

Cet enregistrement est une nouvelle référence dans une discographie qui est déjà très riche (Furtwängler, Abbado, Giulini, Wand…), de par la clarté des plans sonores, et la netteté avec laquelle on peut entendre les détails de l’orchestration sans sacrifier le sens des phrasés, la beauté des timbres de l’orchestre de Pitssburgh, ainsi que la profondeur de l’interprétation, sans compter que la prise de son est d’une grande qualité.

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