Le souffle de l’épopée

Depuis qu’est sorti cet enregistrement de Kullervo de Jean Sibelius, je l’ai écouté de façon quasi-compulsive, chez moi, dans les transports en commun, à différents moments de la journée, en vacances, en allant et en rentrant du travail. Chaque écoute fut pour moi un bonheur renouvelé, mais plus je l’écoutais, plus je repoussais le moment fatidique où je devrais écrire un texte pour partager mon enthousiasme pour ce magnifique enregistrement de Kullervo par le chef danois Thomas Dausgaard, le BBC Scottish Symphony Orchestra, le Lund Male Chorus, la soprano Helena Juntunen et le baryton Benjamin Appl.

Kullervo est une symphonie pour soprano, baryton, chœur masculin et orchestre de Jean Sibelius. Inspirée par le Kalevala, une grande épopée finlandaise composée par Elias Lönnrot à partir de poésies populaires collectées dans les campagnes finlandaises entre 1834 et 1847, cette symphonie illustre l’épopée vengeresse du héros mythique Kullervo, racontée dans les « runes » ou chants 31 à 36 du Kalevala. C’est une histoire particulièrement sanglante et cruelle dans laquelle le héros, dont le père et le peuple ont été massacrés avant sa naissance, décide de se venger et massacre presque tout ce qui se présente sur son passage, hommes, femmes, enfants, animaux, dévaste des contrées entières, viole sans le savoir sa sœur, puis finalement se suicide, rongé par le remord, en plongeant sur son épée. Composée au début des années 1890, cette symphonie connut un grand succès lors de sa création le 28 avril 1892, mais ne fut jouée que quatre fois du vivant de Sibelius, qui n’accepta que l’œuvre ne soit publiée qu’après sa mort, une fois qu’il eut ré-orchestré la « lamentation » concluant le 3e mouvement.

Kullervo est une œuvre qu’on pourrait d’une certaine manière considérer comme « nationaliste » ou en tout cas d’inspiration folklorique. Composée à un moment de grandes tensions entre les nationalistes suédois, les « Svecomans », et les défenseurs de la culture et de la langue finlandaise, les « Fennomans », Kullervo reflète l’influence du folklore finlandais sur Sibelius. La lecture du Kalevala fascina Sibelius, et ce qui l’intéressa plus particulièrement furent les rythmes et les variations thématiques présents dans le texte, qui constituèrent pour lui des matériaux pour créer une nouvelle forme de musique. Suite à sa découverte de la poésie populaire finlandaise, Sibelius déclara que son style inclurait désormais « cette monotonie mélodieuse, et étrangement mélancolique qui est présente dans toutes les mélodies finlandaises ».

D’abord conçue comme une symphonie par le compositeur finlandais, le projet s’est transformé au fur et à mesure de l’écriture en symphonie vocale et chorale. Pendant la composition du premier mouvement, il découvrit lors d’un voyage à Porvoo l’art de Larin Paraske, une grande poétesse finlandaise qui pouvait réciter jusqu’à 32 000 vers. Yrjö Hirn a témoigné que ces vers chantés semblaient avoir fait forte impression sur Sibelius, qui semblait très absorbé par la performance de Paraske et pris en note les mélodies et les rythmes. Sibelius raconta lui-même à son petit-fils bien plus tard qu’il n’avait pas conscience à l’époque de la célébrité de Paraske, mais qu’il avait été attentif à la façon dont une chanteuse finlandaise de « runes » utilisait le finnois et accentuait la langue et qu’il avait essayé de suivre ce modèle dans l’écriture de Kullervo.

Bien qu’ayant peu enregistré Sibelius jusqu’à maintenant, Thomas Dausgaard est l’un des spécialistes de la musique finlandaise, comme il l’a montré lors du concert remarquable qu’il a donné aux Proms cette année avec le BBC Scottish Symphony orchestra et le violoniste finlandais Pekka Kuusisto, un concert où il avait invité des chanteurs et musiciens folkloriques pour montrer le lien entre les mélodies finlandaises et l’œuvre de Sibelius. Dausgaard parvient dans cet enregistrement à insuffler aux musiciens du BBC Scottish symphony orchestra à la fois le dynamisme nécessaire pour faire entendre le souffle de l’épopée aux auditeurs, mais aussi il se révèle être un remarquable architecte du son dans la façon dont chaque phrase musicale est sculptée, dont chaque passage est interprété de façon claire et structurée. Dans cet enregistrement, sans doute une nouvelle référence dans la discographie de l’œuvre après ceux de Berglund, Vänskä, ou encore Paavo Järvi, l’orchestre est particulièrement chatoyant, notamment grâce au travail magnifique des cordes, qui semblent parfois bondir de note en note et impriment un rythme net et marqué à la musique grâce à des attaques très nettes et tranchantes, mais aussi grâce à une petite harmonie aux couleurs très acidulées, qui semblent transpercer l’air comme des flèches acérées, ainsi qu’aux cuivres au son riche et généreux. Le chef danois maintient une tension constante, et sait accompagner l’auditeur dans les différents épisodes de l’histoire tragique de Kullervo. Les solistes sont tous deux remarquables. Benjamin Appl est encore jeune pour chanter le personnage sombre et torturé de Kullervo, mais il donne une interprétation toute à fait convaincante, avec une diction très nette et une grande sensibilité musicale. Quant à Helena Juntunen, elle interprère la sœur de Kullervo avec beaucoup de force expressive. Les chœurs du Lunds Studentsangare sont magnifiques et bouleversant, notamment dans le mouvement final évoquant la mort du héros. Un grand enregistrement d’une œuvre sublime à découvrir ou redécouvrir!

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