Le (Roi) Soleil et la mort

Dans La Prise de Pouvoir par Louis XIV, le cinéaste italien Roberto Rossellini conclut son film en montrant le Roi Soleil, las et accablé par le fardeau du pouvoir absolu. Après avoir joué la comédie du pouvoir sous l’oeil des courtisans l’entourant de leurs attention, le souverain demande à être seul et rentre dans ses appartements privés, ôte ses vêtements et sa perruque ridicules pour mettre une veste plus simple et confortable. Il se saisit d’un livre de Maximes de La Rochefoucauld trainant sur son secrétaire, et se met à les lire à voix haute. Il tombe alors sur cette maxime célèbre selon laquelle « Ni le soleil, ni la mort ne se regarde fixement », qu’il répète lentement d’un air songeur. Si cette scène magnifique fut bien sûr inventée par le cinéaste italien, et il est assez peu probable que Louis XIV ait été pris de tel accès de mélancolie au début de son règne personnel, elle permet de saisir néanmoins à quel point la solitude du pouvoir devait peser au Grand Roi, et elle est annonciatrice non seulement de la grandeur de son règne mais aussi tragédies qui le frappèrent personnellement, et notamment les deuils successifs de sa femme, de ses enfants et petits-enfants, Louis XIV terminant sa vie avec pour seul héritier direct son arrière petit-fils, le futur Louis XV.

Les funérailles royales étaient des événements particulièrement fastueux à la cour de Louis XIV, ainsi qu’une occasion de rappeler au monde entier la puissance et la gloire du Roi Soleil à travers une musique composée spécialement pour l’occasion. Bien que n’étant pas officiellement en charge de la musique de la Chapelle royale, le compositeur Jean-Baptiste Lully, surintendant de la musique du roi Louis XIV, eut néanmoins une influence considérable sur le développement de la musique religieuse du Grand Siècle. Les onze grands motets de Lully ont été assez peu enregistrés jusqu’à présent, et en dehors des excellents enregistrements d’Hervé Niquet et de son ensemble Le Concert Spirituel il était difficile de trouver des enregistrements de qualités du Dies Irae et du De Profundis. Concernant le Te Deum le mélomane avait en plus de l’enregistrement de Niquet, l’excellent enregistrement de Vincent Dumestre et de son ensemble Le Poème Harmonique.

Le présent enregistrement par le chef argentin Leonardo García Alarcón, le Millenium Orchestra, l’ensemble qu’il a fondé en 2005, Cappella Mediterranea, le Choeur de Chambre de Namur ainsi que brillants solistes (Sophie Junker, Judith van Wanroij, Matthias Vidal, Cyril Auvity, Thibault Lenaerts et Alain Buet) permet de (re)découvrir ces trois superbes grands motets de Lully dans un écrin de luxe, à l’image de la magnifique couverture du disque. Il est aussi à souligné que cet enregistrement est une coproduction du Centre de Musique Baroque de Versailles, qui fournit un travail remarquable pour faire vivre et rayonner la musique française des XVIIe et XVIIIe siècle.

Un motet est une composition vocale, souvent polyphonique, composée à partir d’un texte religieux, ou parfois d’un texte profane. C’est un genre dont la tradition remonte au Moyen-Age tardif et qui connu un grand succès pendant la Renaissance. Dans la musique baroque française, on compte deux sortes de motets, les « petits motets », des compositions chorales ou chambristes, dont le seul accompagnement est une basse continue, et les « grands motets », qui comprennent des choeurs et un ensemble orchestral. Comme l’explique Thomas Leconte dans le livret de l’enregistrement, Lully contribua a développer le genre des grands motets pour en faire une musique d’apparat « digne de célébrer dans un même éclat la gloire de Dieu et celle du roi ». Cette enregistrement nous permet d’entendre le Dies Irae, composé à l’occasion des funérailles de la reine Marie-Thérèse en 1683, le De Profundis composé quelques mois auparavant à la fin des épreuves de recrutement des nouveaux sous-maîtres de la Chapelle du roi, ainsi que le Te Deum, qu’il composa en 1677 à l’occasion du baptême de son fils, dont le roi Soleil était le parrain. Ce Te Deum est une œuvre grandiose et fastueuse qui connut un succès énorme lors de sa première représentation et fut encore dirigée à de nombreuses occasions par Lully lui-même, que ce soit pour célébrer des victoires militaires ou des mariages princiers, jusqu’au concert fatal donné pour célébrer la guérison du roi en 1687, concert pendant lequel Lully, emporté par sa fougue, se transperça le pied en battant la mesure avec sa canne. La blessure s’aggrava, Lully refusant de se faire amputer le pied comme lui conseil ses médecins, et il mourut de la grangrène deux mois plus tard.

Ce qui frappe dès les premières mesures de ce très bel enregistrement, c’est le luxe orchestral et vocal des interprètes. La musique de Lully rayonne, flamboie et se pare de somptueuses couleurs. L’ensemble orchestral dirigé par le jeune et brillant chef Leonardo García Alarcón a un son rond et chaleureux, mais sans perdre le tranchant nécessaire afin de sculpter la musique et donner ce qu’il faut de fièvre à l’interprétation. Les choeurs de Chambre de Namur sont remarquables d’engagement et de puissance, et l’on ne peut qu’admirer la beauté des voix des solistes choisis pour cet enregistrement, les sopranos Sophie Junker, Judith Van Wanroij, les hautes-contre  Matthias Vidal, Cyril Auvity, le ténor Thibaut Lenaerts et le baryton Alain Buet. A écouter pour se replonger dans les fastes de la cour du Roi Soleil.

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