Eloge de la folie

Avec leur nouvel album intitulé La Morte della Ragione (La Mort de la Raison), Giovanni Antonini et l’ensemble baroque Il Giardino Armonico, nous proposent un voyage musical dans le monde de la folie du XVe au XVIIe siècles. Le titre de l’album est tiré d’une pavane anonyme datant du XVIe, « La Morte della Ragione », évoquant selon Antonini, l’Eloge de la Folie d’Erasme. Le livret, qui est magnifiquement illustré par des tableaux de la Renaissance et de la période Baroque, reprend la double définition de la folie par Erasme: la folie peut être celle que « les Furies vengeresses font surgir des enfers toutes les fois que, déchaînant leurs serpents, elles introduisent dans le cœur des mortels l’ardeur pour la guerre ou la soif insatiable de l’or », mais la folie peut également être celle qui « se produit à chaque fois d’une douce illusion de l’esprit délivre l’âme de ses soucis angoissants et la plonge dans une volupté multipliée ». (Erasme de Rotterdam, Moriæ encomium, Paris, 1511, ch. XXXVIII). L’organisation même du disque fait écho à cette réflection sur la folie, une réflection qui est nourrie non seulement par les références à Erasme mais aussi par de multiples citations littéraires et musicales contenues dans livret, et qui ouvrent d’innombrables portes à l’interprétation. Le disque se distingue également par un refus d’organiser chronologiquement les œuvres interprétées, l’ordre choisi semble ainsi répondre à une volonté d’organiser les œuvres de façon totalement horizontale à la façon d’un rhizome, premier concept présenté dans le livret, à travers une citation d’un auteur vénitien de la Renaissance sur l’organisation désordonnée des forêts ainsi qu’une citation de Mille plateaux, où Deleuze et Guattari développent le concept de rhizome:

A la difference des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque, et chacun de ses traits ne renvoie pas nécessairement à des traits de même nature, il met en jeu des régimes de signes très différents et même des états de non-signes. […] C’est une mémoire courte, ou une anti-mémoire. Le rhizome procède par variation, expansion, conquête, capture, piqûre.

La piqûre évoquée par Deleuze et Guattari est ici l’œuvre de la flute, où plutôt des flutes car il y en a plusieurs (flute soprano, flute contralto, flute ténor, flute basse, etc.) jouées par Antonini lui-même et par Giuila Genini. Dès le « Prélude pour flute solo » qui ouvre l’album, le son de cet instrument transperce les oreilles de l’auditeur et nous entraine dans un tourbillon musical, parfois léger et virevoltant, parfois strident et angoissant, et parfois sensuel et enivrant. Cet album est non seulement étourdissant de virtuosité, mais il représente également un modèle de ce que devrait être un disque de musique classique à notre époque. Cet album porte un projet artistique extrêmement bien pensé et réalisé par des interprètes remarquables, permettant de mettre en lumière un répertoire parfois peu connu. Il se présente à l’auditeur comme objet artistique total, musical et littéraire, qui permet à l’auditeur de faire appel à ses sens et à son esprit, alliant ainsi émotion et réflexion tout en ouvrant des perspectives infinies sur l’un des grands mystères de l’âme humaine.

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