La nef de mort

Je ne sais pas pourquoi, mais aussi longtemps que je m’en souvienne j’ai toujours associé la musique de Gustav Mahler à l’œuvre de D.H. Lawrence. Sans doute que l’alliage de romantisme et de modernité de leurs œuvres, leur amour profond de la nature, la sensualité de leur écriture, musicale pour Mahler et poétique pour Lawrence, leur sens de l’ironie et du sarcasme ainsi que leur fascination pour la mort, mêlée d’une grande vitalité, toutes ces caractéristiques de leurs œuvres m’ont amenée inconsciemment à tisser des liens entre les deux artistes.

La 9e symphonie (1908-1909) est d’une certaine manière la « Nef de mort » de Mahler, un poème symphonique sur la mort et la renaissance, un « voyage en oubli » qui a sans doute permit au compositeur d’appréhender la mort, qui l’avait frappé lors du décès de sa fille Puzzi en 1907, mais qu’il ne pouvait imaginer être si proche pour lui-même au moment de l’écriture de cette symphonie, tout en ayant une conscience aigüe de son inéluctabilité depuis l’annonce de sa maladie, avec plus de sérénité. La mort de sa fille, son départ de Vienne et son exil en Amérique, l’annonce de sa maladie, tout cela avait transformé profondément Mahler, qui écrit alors :

« Je ne m’étonnerai même pas si, un matin, je m’éveillais avec un corps nouveau (comme Faust dans la dernière scène). Plus que jamais, la soif de vivre me tient au corps, plus que jamais je trouve agréable la « douce habitude d’exister ». […] Comme c’est étrange! Lorsque j’écoute de la musique ou lorsque je dirige, […] j’atteins alors une sécurité et une clarté absolue ».

Ce voyage à travers la mort, la souffrance et l’oubli qui mène à une renaissance, à une plus grande conscience de l’existence et qui permet à un « corps nouveau » d’émerger des « flots obscures » de la mort, je l’entends comme un écho poignant au célèbre poème « The Ship of Death » (« La Nef de Mort ») composé par D.H. Lawrence juste avant sa mort en 1929:

« VI Piecemeal the body dies, and the timid soul 
has her footing washed away, as the dark flood rises. 

We are dying, we are dying, we are all of us dying 
and nothing will stay the death-flood rising within us 
and soon it will rise on the world, on the outside world. 

We are dying, we are dying, piecemeal our bodies are dying 
and our strength leaves us, 
and our soul cowers naked in the dark rain over the flood, 
cowering in the last branches of the tree of our life. »

« VI Pièce à pièce meurt le corps, et l’âme timide
voit le sol dérobé sous elle, tandis que monte le flot noir.

Nous mourons, nous mourons, tous nous mourons
et rien n’arrêtera le flot mortel qui monte en nous,
et bientôt il s’élèvera sur le monde, le monde alentour.

Nous mourons, nous mourons, pièce à pièce nos corps meurent et
la force nous quitte,
et notre âme se tapie nue dans la pluie noire au-dessus du flot,
tapie dans les dernières branches de l’arbre de notre vie. »

« X The flood subsides, and the body, like a worn sea-shell 
emerges strange and lovely. 
And the little ship wings home, faltering and lapsing 
on the pink flood, 
and the frail soul steps out, into the house again 
filling the heart with peace. 

Swings the heart renewed with peace 
even of oblivion. 

Oh build your ship of death. Oh build it! 
for you will need it. 
For the voyage of oblivion awaits you. »

« X Le flot s’abaisse, et le corps comme un coquillage usé
émerge étrange et beau.
Et la petite nef rentre au port, hésitante et confuse
sur le flot rose,
et l’âme frêle en sort, rentres dans sa maison
le cœur rempli de paix.

Le cœur s’élance en paix nouvelle
de l’oubli même.

Ah construisez votre nef de mort, construisez – la !
car vous en aurez besoin.
Car le voyage en oubli vous attend. »

Un autre écho avec cette symphonie réside dans sa structure même, avec un premier mouvement lent et rapide, qui commence et finit doucement, deux mouvements rapides, et un adagio final, structure unique chez Mahler, mais qui est présente dans la 6e symphonie de Tchaïkovski. Selon le musicologue Britannique Deryck Cooke, Mahler avait ce modèle formel en tête lorsqu’il a composé sa 9e symphonie. Ce n’est qu’une supposition, puisqu’il n’y a pas de déclaration du compositeur à ce propos, mais les correspondances structurelles entre les deux œuvres sont pour le moins étonnantes. Comme Mahler, Tchaïkovski ne savait pas que cette symphonie était sa dernière œuvre achevée, et pourtant elle annonce aussi la mort du compositeur russe comme la 9e annonce la mort du compositeur autrichien (ou Tchèque si l’on s’en tient à son lieu de naissance).

Ce nouvel enregistrement de la 9e symphonie de Mahler est une méditation sur la vie, la mort et l’oubli dirigée par un chef d’orchestre suédois, Herbert Blomstedt, qui vient de fêter ses 92 ans et qui sait forcément que lui aussi va mourir, même s’il fait preuve actuellement d’une vitalité réjouissante pour un chef de son âge. La nef qu’il manœuvre pour l’occasion est le magnifique orchestre symphonique de Bamberg, un orchestre créé par des musiciens Tchèques après la fin de la Seconde Guerre Mondiale et qui a par conséquent la musique de Mahler dans ses gènes. Blomstedt et les musiciens de Bamberg aux timbres si colorés et expressifs nous mènent sur les flots mahlériens avec ce qu’il faut de passion, de violence, de douleur et de sérénité. C’est un voyage complexe et tumultueux, qui se conclut dans une coda où la musique semble parvenir à un niveau de désintégration si intense qu’elle laisse lentement place au silence de la mort, à l’oubli…

Publicités

2 réflexions sur “La nef de mort

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s