Des symphonies crépusculaires

Andrew Manze conclut en beauté son intégrale des symphonies de Vaughan Williams avec le formidable Royal Liverpool Philharmonic Orchestra, qui a récemment été nominé pour le prix de l’orchestre de l’année 2019 par le magazine anglais Grammophone. C’est un enregistrement qui a parfois déboussolé critiques et des mélomanes, mais c’est un enregistrement majeur qui constitue un réel apport dans la discographie des 7e et 9e symphonies du compositeur anglais.

La symphonie n°7 de Vaughan Williams, aussi appellée Sinfonia Antartica, tient son origine d’un film, Scott of the Antarctic, qui relate l’expédition tragique de Robert Falcon Scott en Antarctique, film dont Vaughan Williams composa la musique et dont le sujet l’impressionna si fortement qu’il décida d’écrire une symphonie à partir du thème composé pour le film. La symphonie est divisée en 5 mouvements, chaque mouvement étant précédé d’une citation littéraire, que la plupart des chefs d’orchestre décident d’omettre dans les enregistrements afin de ne pas casser le flux musical. Andrew Manze a choisi, à l’instar de Boult et Prévin, non seulement de faire enregistrer ces citations par Timothy West, mais de les inclure dans chaque mouvement. Certains critiques ont detesté cela, reprochant au chef d’orchestre anglais de briser le flux musical, notamment entre les troisième et quatrième mouvements, où le compositeur spécifie que les mouvements doivent s’enchaîner et où dans cet album la narration de Timothy West couvre le dernier accord de l’orchestre.

Une fois qu’on a dépassé ce problème, l’interprétation qu’en donnent Andrew Manze, le chœur et l’orchestre de Liverpool, ainsi que la soprano Rowan Pierce est âpre et dense, avec des couleurs plus sombres et menaçantes que les couleurs froides et glaciales qu’on peut trouver dans d’autres interprétations de cette symphonie (comme par exemple chez André Prévin et le London Symphony orchestra). On semble pénétrer dans la nuit noire d’une aventure dont la mort est la fin certaine. L’orchestre de Liverpool y est impressionnant de densité et d’homogénéité (c’est d’autant plus frappant quand on compare avec leur enregistrement récent des Variations Enigma, qui est au contraire beaucoup plus léger, clair et transparent). Pourtant malgré cette densité sonore, les détails orchestraux ne sont pas fondus dans la masse, mais sont au contraire nettement perceptible.

Le choix d’enregistrer la 9e symphonie avec cette 7e symphonie semble très logique quand on écoute l’interprétation crépusculaire de cette symphonie par Andrew Manze et l’orchestre de Liverpool, les deux symphonies semblent former ensemble un bloc musical d’une grande obscurité. C’est cette atmosphère crépusculaire qui, à mon avis, a probablement inspiré Andrew Manze dans le choix d’un tempo extrêmement lent dans les deux mouvements extérieurs de la 9e symphonie, un choix qui a déconcerté et déçu un certain nombre de mélomanes. Si vous voulez une vue d’ensemble de la discographie de la 9e symphonie de Vaughan Williams, je vous conseille d’ailleurs de lire ce fil twitter de @deeplyclassical pour connaître les enregistrements importants de cette œuvre.

Bien que le compositeur n’ai pas donné de programme à cette symphonie, le manuscript de l’œuvre montre qu’il avait inspiré par le sublime roman de Thomas Hardy, Tess of the D’Urbervilles, un roman profondément tragique et pessimiste. Comme l’explique Lewis Foreman dans le livret accompagnant le disque, le premier mouvement, Moderato maestoso, avait d’abord été intitulé « Wessex Prelude », en référence au roman de Hardy, ce qui explique les sonorités particulièrement macabres de ce premier mouvement, magnifiquement interprétées par les musiciens liverpudliens. La lenteur du tempo adopté pour ce mouvement exprime avec beaucoup de force et d’émotion l’idée d’un destin implacable auquel l’héroïne du roman de Hardy ne pourra pas échapper. Le deuxième mouvement introduit au son triste et douloureux du flugelhorn est interrompu brutalement par une marche aux tonalités menaçante, évoquant l’arrestation et l’exécution de Tess dans le roman de Hardy. Encore une fois, c’est la densité sonore et couleurs sombres de l’orchestre qui impressionnent et font ressortir la force tragique de la musique de Vaughan Williams. Quant au scherzo, il montre l’excellence de la petite harmonie, des cuivres et des percussions de l’orchestre de Liverpool, leur capacité à exprimer l’ironie et le sarcasme de façon remarquable après toutes ces années passées à enregistrer la musique de Chostakovitch. Ce mouvement est marqué Allegro pesante, contraste par sa rapidité avec les autres mouvements, et rappelle certains moments d’autres œuvres de Vaughan Williams (Pilgrim’s Progress, Sir John in Love et Five Tudor Portraits). Le dernier mouvement, l’Andante tranquillo, est d’une grande ambiguïté, divisé en deux partie avec une première partie très mélancolique, introduite par une mélodie plaintive jouée par les violons, et une deuxième partie plus lyrique introduite par les alto, qui se transforme progressivement en trois puissants moments paroxystiques, avant que la musique ne se dissolve lentement pour laisser place au silence de la mort, ce qui fit dire à l’épouse de Vaughan Williams :

« I thought, well, that is the end of Ralph’s life and there I can see a turning point. It is leading out into another place. It is extraordinary. » [ J’ai pensé, eh bien, c’est la fin de la vie de Ralph and là je vois un tournant, qui mène à un autre endroit. C’est extraordinaire]

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