Une Tosca venue du froid

Samedi 1er juin, si tout s’était passé comme prévu, l’opéra de Paris aurait connu une soirée exceptionnelle avec une Tosca où aurait brillé les stars Sonya Yoncheva et Jonas Kaufmann dans les rôles respectifs de Floria Tosca et Mario Caravadossi. Mais au grand désespoir des spectateurs parisiens qui attendaient ces deux stars de la scène lyrique, cette production de Tosca a souffert des annulations successives de Jonas Kaufmann quelques semaines avant la date où il était prévu, puis surtout de Sonya Yoncheva le jour même de la représentation de samedi dernier. Personnellement je n’avais pas prévu initialement d’aller écouter cette production de Tosca, mais samedi après-midi quand j’ai appris en fin d’après-midi que Sonya Yoncheva était remplacée par la soprano russe Elena Stikhina j’ai tout de suite décider de me précipiter pour essayer d’obtenir une place, et je crois que je m’en souviendrai très longtemps de cette Tosca. En 2017 j’avais regretté de n’avoir pas pris de place pour écouter Stikhina remplacer au pied levé Anna Netrebko dans le rôle de Tatiana dans Eugène Oneguine, mais samedi j’étais déterminée à écouter cette Tosca de Stikhina. Donc samedi vers 18h j’ai quitté mon appartement en grande vitesse, et je me suis précipitée vers l’opéra Bastille, tout en achetant une place sur la bourse aux billets à la dernière minute, et en priant pour qu’un vendeur me réponde assez rapidement pour pouvoir avoir un billet pas trop cher. D’ailleurs mon enthousiasme débordant a été assez manifeste sur twitter avant, pendant et après la représentation (j’en ai même un peu perdu mon français à un moment):

Mais pourquoi tant de passion pour une jeune chanteuse si peu connue du public, qu’à l’annonce de son remplacement et de l’annulation de Yoncheva, le public de l’opéra de Paris a abondamment hurlé et sifflé, si bien qu’il fut difficile d’entendre le reste de l’annonce ? Tout simplement parce que je pense qu’Elena Stikhina est l’une des futures très grandes soprano de notre époque, une digne héritière du chant lyrique russe. Ce qui m’a tout de suite frappée par sa Tosca, c’est qu’elle l’a abordé en musicienne avant de chercher à faire sa diva en déployant à fond ses immenses moyens vocaux. Sa voix est vraiment superbe, à la fois très pure mais riche, soyeuse et totalement contrôlée, ce qui donne l’impression qu’elle pourrait chanter des heures sans aucun effort. Comme le remarquait Marceau Ferrand à propos des débuts de la chanteuse russe au Metropolitan opera de New York :

« La soprano russe a toutes les qualités recherchées chez une lirico-spinto, aigus lumineux, médium immense et graves naturels. Elena Stikhina, c’est une certaine évidence du chant, une spontanéité désarmante qui met une technique superlative au service de l’expressivité. Ses pommettes saillantes, son port élégant et sa chevelure flamboyante lui confèrent une présence scénique magnétique. La soprano russe contient toute l’émotion de son personnage avant de délivrer un final bouleversant. »

Dans cette Tosca parisienne Stikhina a construit de la même manière, intelligente et sensible, une Floria Tosca tour à tour fragile, vibrante et dure, maniant avec une intelligence remarquable les nuances, avec des pianissimi qui sont comme des caresses et des aigus triomphants qui transpercent le cœur des spectateurs, le tout avec un port de reine et une élégance de tous les instants. Mais la soprano russe sait aussi fendre l’armure comme lorsque son personnage assassine l’abominable baron Scarpia, remarquablement interprété par le baryton italien Luca Salsi, Stikhina fait alors preuve d’une sauvagerie impressionnante comme le remarquait la mélomane avertie @EliseVDB1 sur son blog ainsi que sur Twitter le soir même:

« Grande impression au moment du meurtre : elle tue Scarpia avec une sauvagerie terrible, et j’ai trouvé son rire au moment du « avanti a lui tremava tutta Roma » très bien trouvé! Très bel acte III enfin, touchante et fragile dans le duo et avec un cri final à la mort de Mario si vrai qu’il m’a fait frémir. Une belle Tosca que j’aimerais revoir dans des circonstances plus normales. »

Face à elle, Vittorio Grigolo campait un Mario Caravadossi très ardent, avec une voix d’une santé insolente, mais personnellement j’ai été un peu dérangée par le maniérisme de son interprétation, qui contrastait non seulement avec la sobriété et la noblesse de sa partenaires, mais surtout avec la superbe direction orchestrale de Dan Ettinger, tranchante et colorée, qui a fait ressortir la modernité de l’orchestration de Puccini ainsi que l’intensité dramatique de cet opéra. Quant à la mise en scène de Pierre Audi, elle est à la fois classique, belle visuellement et efficace, même si on peut reprocher un manque d’idée marquante et surtout un dernier tableau sur un champ de bataille à contre-sens du livret qui indique que Tosca se suicide en se jetant du haut d’une tour du château Saint-Ange.

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