A l’automne de l’existence

Das Lied von der Erde, le Chant de la Terre en français, est une « symphonie pour ténor, alto et grand orchestre » composée par Gustav Mahler entre juillet et septembre 1908, alors que le compositeur autrichien venait d’être frappé de trois coups du destin en 1907, la mort de sa fille Puzzi, le diagnostic de sa malformation cardiaque et son départ forcé de l’opéra de Vienne suite à une campagne antisémite contre lui. C’est une des œuvres les plus personnelles du compositeur comme il l’écrivait au chef d’orchestre Bruno Walter au début du mois de septembre 1908. L’inspiration de cette œuvre lui vint d’un recueil de poèmes chinois du VIIIe siècle, La Flûte Chinoise, adaptés par Hans Bethge à partir de traductions allemandes, françaises et anglaises et publiés pendant l’été 1907. Ce recueil rencontra un grand succès, et ces poèmes chinois fascinèrent Mahler.

Une des difficultés de cette œuvre repose dans sa nature ambigüe. Est-ce un cycle de mélodies avec orchestre ou une symphonie pour ténor, alto (ou baryton) comme son sous-titre l’affirme ? Mahler a-t’il voulu ruser avec le destin, comme le suggère Henry-Louis de la Grange, en composant une 9e symphonie qui n’est pas numérotée comme telle ? Difficile de trancher. Selon Jens Malte Fischer, Mahler serait partie de l’idée de composer une cycle de mélodies avec orchestre, avec comme modèle les Nuits d’Eté de Berlioz, mais qu’au cours de la composition il se serait donné comme but de dépasser la division stricte entre symphonie et cycle de mélodies, d’où cette œuvre hybride et insaisissable. Comme le biographe l’explique, les trois mouvements centraux, « Von der Jugend », « Von der Schönheit » et « Der Trunkene im Frühling » ressemblent à des lieder, alors que l’introduction et surtout le mouvement final sont de nature beaucoup plus symphoniques. « Der Abschied » ressemble particulièrement à l’adagio final d’une symphonie dans le genre de ceux qui concluent les 3e et 9e symphonies de Mahler.

Autant le dire d’emblée, c’est une tâche quasi-impossible d’enregistrer une version du Chant de la Terre après Otto Klemperer et Bruno Walter. Personne n’a jamais réussi à égaler leurs interprétations, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de belles versions depuis, mais simplement que la force des interprétations et l’importance historique de ces deux héritiers de Mahler sont sans communes mesures. L’un des plus grands problèmes que pose cette symphonie réside dans le choix des solistes, ténor et alto ou bien ténor et baryton selon les enregistrements, car comme le soulignait le critique Paul Corfield Godfrey dans Music Web International ce que Mahler demande aux solistes relève d’un exploit sur-humain, surtout pour le ténor, et le seul à avoir réussi cet exploit est Fritz Wunderlich dans l’enregistrement de 1964 avec Otto Klemperer. Or il est intéressant de remarquer, comme le fait ce critique, que cet exploit est à relativiser, dans la mesure où l’équilibre entre la voix du ténor semble avoir été avantagé soit lors de la prise de son, soit en post-production et le résultat ne semble pas du tout naturel.

Cet enregistrement est pour moi une grande réussite, et aussi je dois l’avouer une belle découverte. Jusqu’à présent je m’intéressais davantage à  Iván Fischer qu’à son frère Adám Fischer, mais cet enregistrement m’a permis de découvrir ce grand chef d’orchestre hongrois, qui est en train de réaliser une très belle intégrale des symphonies de Mahler avec l’orchestre symphonique de Düsseldorf. Le chef d’orchestre Adám Fischer parvient à rendre sensible et à transmettre les émotions complexes exprimées dans cette œuvre. Comme il l’explique lui-même dans le livret du disque, Le Chant de la Terre est traversé d’une atmosphère particulière, celle d’un adieu au monde, d’un processus de dissolution. Adám Fischer reconnaît très explicitement qu’il considère que les textes des poèmes qui ont inspiré Mahler ont relativement peu d’importance pour lui en terme de contenu, d’où leur absence dans le livret. La conséquence directe est que cet enregistrement privilégie les couleurs orchestrales aux dépens des voix des deux solistes, le ténor Stuart Skelton et la contre-alto Anna Larsson, qui sont excellents, mais semblent un peu relégués à l’arrière plan, ce qui est le principal reproche que l’on peut faire à l’enregistrement.

Une grande force de cet enregistrement réside dans la clarté et la transparence de l’interprétation orchestrale qui permet de vraiment apprécier les détails de l’orchestration, ainsi que l’excellence des différents pupitres de l’orchestre symphonique de Düsseldorf, qui interprètent de façon colorée et vibrante cette œuvre. Mais surtout ce qui m’a marquée et touchée dans cet enregistrement, c’est l’émotion qu’il s’en dégage, tout le voyage émotionnel que représente ce Chant de la Terre, des éclats sonores et joyeux du premier mouvement à la méditation sombre et funèbre du dernier mouvement.

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