L’odeur exquise des lilas

Cet enregistrement du Poème de l’Amour et de la Mer d’Ernest Chausson par Véronique Gens était attendu par beaucoup de mélomanes avec impatience. Parce que la diction parfaite, la sensibilité et l’intelligence musicale de cette grande soprano française a fait notre bonheur depuis de nombreuses années. Cette œuvre pour voix et orchestre du compositeur français fut originellement composée pour un ténor, mais les interprétations marquantes de cette œuvre ont pour l’instant faites par des sopranos comme Irma Kolassi, Felicity Lott or Victoria de Los Angeles. Véronique Gens avait déjà enregistré « Le temps des lilas », première partie de ce poème vocal, accompagnée de la pianiste Susan Manoff, sur l’album « Néère ». Mais il manquait à ce jour un enregistrement de l’intégralité de cette œuvre, ici couplée avec un enregistrement de la symphonie op. 20 de Chausson, deux œuvres composées par Chausson dans les années 1890 .

Comme l’explique le livret du disque, le « Poème de l’Amour et de la Mer » est une œuvre singulière dans le paysage français de la fin du 19e siècle, mêlant cantate profane, monologue, et cycle de mélodie, son écriture pris dix ans à Chausson (1882-1892). Pour écrire ce poème vocal et orchestral, Chausson s’est inspiré d’un recueil de poèmes de Maurice Bouchor, un de ses amis. Divisé en deux grandes parties, séparées par un interlude orchestral, ce poème raconte « l’histoire d’un amour défunt, vécu à travers la nostalgie du souvenir ». Elève de Massenet et Franck, Chausson représente un moment entre le post-romantisme et le modernisme, dans la mesure où l’on entend dans ces deux œuvres des échos de Berlioz et Wagner, mais aussi les prémices de Debussy.

Le Poème de l’amour et de la mer est une œuvre assez typique du symbolisme, un courant artistique de la fin du 19e siècle qui entendait tourner le dos au réalisme et au naturalisme pour se tourner vers une approche plus abstraite et spirituelle de l’art en puisant dans la force des rêves et de l’imagination. L’écrivain Charles Du Bos, ami de Bouchor, écrivait à propos de cette œuvre : « Non moins pure apparaît ici la qualité de la tristesse: sans amertume ni révolte ni éclats d’aucune sorte; elle fait songer à ce mot de désespérance qui est comme le féminin de désespoir. La désespérance n’est-elle pas le son même que rend l’Interlude du Poème de l’amour et de la mer, ce « Temps des lilas » dont la plainte revient avec une douceur si résignée, et dont il semble qu’elle absolve dans le moment même qu’elle s’exhale ? ». Toute la difficulté pour les interprètes est d’arriver à exprimer cette mélancolie et cette douceur résignée, ainsi que de parvenir à rendre visible les correspondances entre les éléments de la nature décrits dans les poèmes de Bouchor et leur transcription musicale par Chausson. La beauté profonde de cet enregistrement repose d’abord dans l’interprétation magnifique de Véronique Gens, dont la diction est absolument parfaite. Véronique Gens possède une voix quasiment idéale pour cette œuvre, avec des graves profonds et des aigus d’une grande force et d’une grande clarté. Elle chante ces chants avec la noblesse et la ferveur nécessaire, sans tomber dans un sentimentalisme dégoulinant. Elle est admirablement accompagnée par le jeune chef Alexandre Bloch et l’orchestre national de Lille, qui dessinent tous les détails de la partition avec une netteté et une richesse de couleurs orchestrales époustouflantes, si bien qu’on se représente aisément le paysage marin dépeint dans la partition. La beauté de l’interprétation orchestrale a été pour moi la véritable surprise de cet enregistrement.

La symphonie op. 20 montre la double influence sur Chausson de César Franck et de la musique wagnérienne, et notamment le prélude du troisième acte de Tristan und Isolde et le royaume magique de Klingsor dans Parsifal comme le souligne le critique du Guardian, Andrew Clements. Selon l’un des biographes de Chausson, Jean Gallois, cette symphonie exprime un « cri de l’âme lancé à la face du monde », « un combat spirituel de la Lumière et des Ténèbres qui s’achève en une sorte d’hymne vainqueur et roborant ». Encore une fois on ne peut qu’admirer le travail d’Alexandre Bloch avec l’Orchestre National de Lille, dont il est le directeur musical depuis la saison 2016. Son sens des phrasés, des couleurs et de la narration permet à l’auditeur d’entrer pleinement dans l’univers symboliste de cette symphonie. Sa lecture de cette symphonie est extrêmement dynamique, si bien qu’on est emporté dans un élan continu, mais ce que j’ai particulièrement aimé c’est sa capacité à faire chanter l’orchestre, notamment dans le premier mouvement, si bien que j’avais l’impression d’écouter la transcription musicale d’un tableau de paysage. Au fur et à mesure que la symphonie progresse, la lecture d’Alexandre Bloch se fait de plus en plus dramatique et emporte l’auditeur dans un tourbillon sonore, en gardant une grande netteté et clarté dans l’organisation entre les différents plans sonores.

2 réflexions sur “L’odeur exquise des lilas

  1. Ton très beau papier fait écho à cette merveilleuse amitié entre Chausson et Eugène Auguste Ysaÿe que je viens de connaitre grâce à France Musique! Merci de mon transport cette fois en particulier ‘La symphonie op. 20 montre la double influence sur Chausson de César Franck et de la musique wagnérienne, et notamment le prélude du troisième acte de Tristan und Isolde et le royaume magique de Klingsor dans Parsifal comme le souligne le critique du Guardian, Andrew Clements. Selon l’un des biographes de Chausson, Jean Gallois, cette symphonie exprime un « cri de l’âme lancé à la face du monde », « un combat spirituel de la Lumière et des Ténèbres qui s’achève en une sorte d’hymne vainqueur et roborant ».
    Merci chère amie….

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