L’embrasement d’une fin de siècle

Le contexte dans lequel j’ai découvert cet enregistrement est un peu particulier, et explique sans doute la forte impression qu’il m’a laissé depuis lors. Lundi dernier alors que je venais de rentrer chez moi après une longue journée de cours, les premières images de la cathédrale Notre-Dame de Paris en feu envahirent ma télévision. Après une heure passée à regarder cette vieille dame en proie aux flammes ainsi que le combat héroïque des pompiers pour la sauver sous le regard stupéfait des journalistes et de millions de français, j’avais besoin d’écouter de la musique pour trouver un peu d’apaisement et de consolation face à cette tragédie. C’est à ce moment que j’ai découvert que cet enregistrement des poèmes symphoniques « Ainsi parlait Zarathoustra » et « Une vie de héros » de Strauss par Vasily Petrenko et l’orchestre philharmonique d’Oslo était disponible, et en commençant à l’écouter j’ai été saisie par la confrontation entre cette musique datant de la fin du 19e siècle et les images de cet embrasement d’une cathédrale quasi-millénaire.

Richard Strauss s’est inspiré du roman philosophique de Nietzsche « Ainsi parlait Zarathoustra » pour composer, en 1896, un poème symphonique divisé en 9 parties
mettant en lumière les moments principaux du voyage philosophique du prophète Zoroastre. C’est une œuvre spectaculaire, vaste et assez dense, avec une orchestration montrant l’influence sur le compositeur munichois de la musique à programme de Berlioz, Liszt et Wagner, comme le rappelle Andrew Mellor dans le livret accompagnant ce disque. L’interprétation de Petrenko m’a à la fois fascinée et laissée perplexe, et apparemment je ne suis pas la seule à avoir été perplexe.

Clairement le chef a écouté les grandes interprètes du passé (Reiner, Steinberg, Karajan…), puisque c’est ce qu’il a l’habitude de faire avant d’enregistrer une œuvre, mais il semble avoir décidé de s’éloigner d’une certaine tradition interprétative qu’on pourrait qualifier d’ « héroïque » pour s’intéresser à l’étrangeté de cette œuvre traversée de fulgurances et de moments de stases, ce qui donnent l’impression d’une sorte de digression permanente, mais sans cesse en mouvement, comme si une idée musicale en appelait une autre, un son menant à un autre son, avançant et reculant, comme une sorte d’improvisation permanente. Les questions posées par l’œuvre de Nietzsche restent donc ouvertes et ne trouvent pas de résolution comme l’avait marqué un critique ayant assisté à l’un des concerts qui a dû servir à l’enregistrement de ce disque en novembre 2016 (ce qui interroge également sur le délai entre l’enregistrement et la sortie de l’album). Au final on ressent vraiment cette impression exprimée par le critique de la création d’un monde ex-nihilo. Cette recherche d’une alchimie du son est également soulignée par un très fort contraste dans le volume sonore entre les passages les plus forts et les passages les plus doux, ce qui peut donner l’impression qu’il y a un problème de prise de son, mais je pense que c’est volontaire de la part du chef, pour avoir remarqué ce genre de contrastes en concert.

Deux ans après ce poème symphonique, Richard Strauss composa un autre poème symphonique, dont cette fois il était le héros. C’est une œuvre qui semble plus univoque, comme emportée dans un geste unique lyrique et héroïque. Comme l’a remarqué David Le Marrec dans une de ses notules consacrées aux sorties discographiques, cette « Vie de Héros » met en valeur les qualités de Petrenko:

« sa capacité à envelopper ces grandes fresques dans un lyrisme constant (pas la fiole d’érable qui dégouline sur les grandes mélodies, mais vraiment un élan constant, une poussée de sève qui irrigue organiquement toute l’œuvre), la qualité de ses équilibres entre pupitre permettent de profiter de tous les aspects de l’expérience, aussi bien l’ivresse de la grande machine que le luxe de détails dont Strauss nous gratifie – on ne peut bien sûr pas tout entendre au disque, ni même au concert d’ailleurs, mais il s’attache à rendre ces détails aussi présents que possible. »

Par ailleurs, comme il le remarque également, Petrenko a su développer dans l’orchestre norvégien, dont il est le directeur musical depuis plusieurs années en parallèle avec l’orchestre de Liverpool, un son bien particulier, une sorte de synthèse entre son identité de chef russe et l’identité nordique de l’orchestre lui-même, avec d’un côté un son assez dense des cordes et de l’autre un son acidulé des bois, ce qui crée un effet de contraste entre les registres graves et aigus assez saisissant. Dans cet enregistrement, Petrenko parvient à soulever la musique de Strauss dans un embrasement de couleurs et de textures, tout en maintenant une grande clarté dans l’équilibre des différents pupitres, tout en créant de beaux moments de douceur et tendresse, mais sans emphase et sans pathos. Parmi les excellents musiciens de l’orchestre d’Oslo, les solos de violon d’Elise Båtnes, premier violon solo de l’orchestre, sont particulièrement remarquables.

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2 réflexions sur “L’embrasement d’une fin de siècle

  1. Whaou! Quel beau travail d’écoute et surtout d’élaboration Frédérique!
    Je reprends aussi ta phrase: « Clairement le chef a écouté les grandes interprètes du passé (Reiner, Steinberg, Karajan…)
    Je ne connais pas mieux que Reiner dans ce répertoire justement sauf Klemperer que je me permets de te suggerer 🙂

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    1. Merci beaucoup! J’aime beaucoup Klemperer, mais je crois qu’il a enregistré d’autres poèmes symphoniques de Strauss et pas ces deux là (si je ne me trompe il a enregistré Till l’espiègle, Mort et Transfiguration, Don Juan et les Métamorphoses). 🙂

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