Une symphonie-monde

Gustav Mahler est actuellement l’un des compositeurs les plus présents dans les programmations des salles de concerts à Paris et le monde entier, pour le meilleur et pour le pire. Hier soir les spectateurs de la grande salle Pierre Boulez ont eu la chance d’écouter une très belle interprétation de la troisième symphonie du maître autrichien, une interprétation qui m’a beaucoup touchée et émue, au point d’en verser des larmes lors de la coda du dernier mouvement et de décider d’écrire tant bien que mal un texte sur ce concert pour essayer de trouver les mots pour décrire ce que j’ai aimé dans cette interprétation.

Je ne peux pas dire que j’attendais ce concert avec une grande impatience, même si j’étais très heureuse de pouvoir découvrir ce bel orchestre symphonique de Bamberg en salle avec son directeur musical Jakub Hrůša dans un répertoire qui fait partie de leur ADN commun. En effet, l’orchestre symphonique de Bamberg, petite ville allemande du nord de la Bavière, a une histoire très récente et n’est pas un orchestre allemand comme les autres. Cet orchestre fut créé après la fin de la seconde guerre mondiale par des musiciens allemands de l’orchestre philharmonique de Prague suite aux décrets Beneš qui expulsait les allemands des Sudètes. Son premier directeur musical fut le chef allemand Joseph Keilberth, et depuis 2016 le chef Tchèque Jakub Hrůša est à la tête de l’orchestre. D’un point de vue sonore, l’orchestre a une très belle sonorité, ronde et charnue, mais également assez claire et lumineuse à certains moments. C’est d’une certaine manière un orchestre idéal pour jouer la musique de Mahler et la réinscrire dans son identité profonde d’une musique écrite par un compositeur originaire d’Europe Centrale.

Le constat que je fait depuis quelques années en tant que mélomane est le suivant: la musique de Mahler a été victime de son succès internationale et est devenu un produit marketing assez fade pour orchestres, chefs et salles de concert voulant attirer le grand publique. C’est vraiment très regrettable, et personnellement en tant que spectatrice cela m’a fait assisté à des concerts parfois très frustrants d’un point de vue musical et surtout émotionnel. Cela donne surtout beaucoup d’interprétations très lisses, où toutes les aspérités de l’écriture Mahlérienne disparaissent et son gommées au profit d’un beau son.

Hier soir à la Philharmonie de Paris j’ai pu écouter et apprécier cette magnifique 3e symphonie de Mahler, dirigée par un jeune chef de 38 ans qui a manifestement une grande maîtrise orchestrale, mais surtout qui a su transmettre une vision émotionnellement riche et complexe de cette musique aux musiciens de son orchestres et aux spectateurs de la salle, qui étaient particulièrement attentifs. La qualité d’un concert se juge souvent à la qualité des silences, et hier soir il y avait des silences assez impressionnants, qui étaient voulus et construits par Hrůša. Cela a pu donné une impression de décousu dans le premier mouvement, mais pour moi c’est justement la musique de Mahler qui appelle une certaine déconstruction, un jeu sur les contrastes, les ruptures de ton, et tout un miroitement de couleurs et de textures qui se mêlent et s’affrontent pour former des lignes de fuites. En fait la 3e symphonie de Mahler est un rhizome, c’est-à-dire une structure horizontale, une symphonie qui pousse par la racine, non pas à la manière d’un arbre, mais de manière horizontale, opérant des branchements internes à l’œuvre, mais également des branchements avec les autres symphonies de Mahler, et surtout des branchements externes avec le monde.

C’est ce que j’ai compris hier soir en écoutant l’orchestre de Bamberg dirigé par Jakub Hrůša. Mahler a mis le monde entier, et aussi s’est mis lui-même en entier, dans cette symphonie, déclarant lui-même que son intention était de créer « une œuvre qui reflète la création toute entière ». Cette symphonie-monde n’est pas un arbre ou une cathédrale, c’est un rhizome, une poussée anarchique de vie qui se construit par glissements, par frottements, qui évolue de façon horizontale, et dans laquelle la recherche de transcendance vient s’opère par un aller-retour constant entre l’obscurité et la lumière, entre les forces telluriques de la nature et une humanité déchirée par sa recherche de pureté et d’éternité.

Plutôt que d’avoir peur des ruptures et des lignes de fuites de la musique, le chef les a assumé, et a beaucoup travaillé sur les silences et a su ménager les ruptures de ton et de rythmes, évoquer un alliage de douceur et de violence typiquement Mahlérien, dont la musique mêle constamment sarcasme, lyrisme et pulsions mortifères. De façon paradoxale, le chef a maintenu selon moi une grande lisibilité dans l’équilibre orchestrale, tout en prenant des vrais risques en adoptant des tempi parfois extrêmement lents, notamment dans les mouvements centraux, ce qui mettait en danger certains solistes comme le 1er hautbois, ou bien en accélérant brutalement les tempi à certains moments. Si j’avais quelque chose à reprocher à ce jeune chef très prometteur, c’est d’être encore trop dans le contrôle, mais étant encore jeune pour un chef, je ne doute pas qu’avec le temps il saura creuser ce sillon qu’il a commencé à explorer d’une si belle manière.



Un commentaire

  1. Ton article a su m’évoquer le côté purement musical mais aussi émotionnel. Pour moi, pour mon goût en tout cas, l’un de tes meilleurs sans aucun doute.

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