Calendrier musical de l’Avent – 21

Vasily Petrenko a quelque chose d’un magicien. Il peut diriger n’importe quel orchestre, et d’un coup de baguette magique le transformer en orchestre russe. D’ailleurs les critiques anglais ont l’habitude de dire que le Royal Liverpool Philharmonique Orchestra, dont il est directeur musical depuis une dizaine d’années, est le meilleur orchestre russe hors de Russie. Leur dernier album, qui comprend la suite du Coq d’Or de Rimski-Korsakov et l’Oiseau de feu de Stravinski et qui vient juste de sortir, est parfait en cette période de Noël. Ce couplage de deux œuvres du début du 20e siècle permet de confronter le maître Nikolai Rimski-Korsakov et son élève Igor Stravinsky, et de constater que le jeune Igor avait dès 1910 non seulement intégré ses leçons d’orchestration et d’harmonie de son mentor mais commençait déjà à le dépasser pour élaborer les prémices d’une révolution musicale. Ce couplage est également thématique car les deux œuvres racontent la chute de dirigeants tyranniques grâce à l’aide d’un oiseau magique.

Lors de la révolution de 1905 Rimski-Korsakov soutint ouvertement les étudiants participant aux manifestations et critiqua la direction du conservatoire de Saint-Petersbourg et de la Société musicale russe pour leur action à l’encontre de ces étudiants, ce qui provoqua son licenciement. Il finit par être réintégré après que 300 étudiants quittèrent le conservatoire en signe de protestation. L’année suivant il commença la composition d’un opéra satirique, inspiré d’un conte de Pouchkine, sur l’impérialisme russe et le pouvoir autocratique du Tsar Nicolas II. De cet opéra, censuré par le pouvoir, Rimski-Korsakov tira deux passages afin d’en faire une suite. Mais ce furent Alexander Glazounov et Maximilian Steinberg qui achevèrent le travail de leur mentor cinq ans après sa mort.

Dès les premières mesures de cet album on ne peut qu’être frappé par la qualité de l’orchestre. Les cuivres ont une belle acidité, les vents sont d’une douceur inouïe, mais peuvent se faire plus stridents dans certains passages, les cordes sont tour à tour soyeuses ou tranchantes (et d’une homogénéité impressionnante) et les percussions sont particulièrement brillantes et scintillantes. Vasily Petrenko se révèle un conteur hors pair, maniant la palette des couleurs orchestrales pour entraîner l’auditeur dans l’histoire abracadabrantesque de ce conte féérique où un vieux tsar paresseux, tyrannique et ridicule reçoit un coq d’or d’un astrologue afin de pouvoir être averti des menaces d’invasion, part en guerre suite à une alerte, tombe amoureux d’une belle princesse ensorcelante, puis tue l’astrologue qui voulait la main de la reine avant de connaître une fin tragique, frappé d’un coup de bec par le coq, et que finalement l’astrologue renaisse pour expliquer aux spectateurs que dans ce conte seul lui et la reine sont réels. Si vous n’avez pas tout suivi à l’histoire, laissez vous porter par l’exotisme et le scintillement de la musique de Rimski-Korsakov. Les mélomanes avertis ou attentifs noteront l’évolution subtile de la musique qui de douce et légère dans le premier mouvement, devient au fur et à mesure plus sombre et dissonante, jusqu’à exprimer une forme de menace sourde dans le dernier mouvement.

L’Oiseau de feu fut composé par Igor Stravinsky pour les Ballets Russes de Serge de Diaghilev en 1909-1910, soit juste après la mort de Rimski-Korsakov en 1908. Le programme rédigé pour la création du ballet résumait ainsi son argument : « Ivan Tsarévitch voit un jour un oiseau merveilleux, tout d’or et de flammes ; il le poursuit sans pouvoir s’en emparer, et ne réussit qu’à lui arracher une de ses plumes scintillantes. Sa poursuite l’a mené jusque dans les domaines de Kachtcheï l’Immortel, le redoutable demi-dieu qui veut s’emparer de lui et le changer en pierre, ainsi qu’il le fit déjà avec maints preux chevaliers. Mais les filles de Kachtcheï et les treize princesses, ses captives, intercèdent et s’efforcent de sauver Ivan Tsarévitch. Survient l’Oiseau de feu, qui dissipe les enchantements. Le château de Kachtcheï disparaît, et les jeunes filles, les princesses, Ivan Tsarévitch et les chevaliers délivrés s’emparent des précieuses pommes d’or de son jardin. »

Quand on passe du Coq d’Or à l’Oiseau de feu, ce qui frappe dès l’introduction, c’est la densité sonore des cordes et l’obscurité dans laquelle nous nous trouvons plongés. Le son est dense, lourd, sombre, et la menace est clairement présente. Cette interprétation de l’Oiseau de feu est réalisée dans le même esprit que celle du Sacre du printemps, publié par le chef russe et son orchestre anglais l’année dernière. C’est une version poétique mais angoissée de ce ballet. Ecoutez ce tremblement des cordes dans le premier tableau décrivant jardin enchanté de Kachtcheï! Puis dans le deuxième tableau tout commence à s’animer avec l’arrivée, puis la danse de l’oiseau de feu. Ecoutez comment les pupitres de vents sont merveilleux d’agilité, d’expressivité et couleurs! Bien sûr les tempi sont sans doute trop vifs pour pouvoir être dansés, mais c’est la musique qui danse et qui est un chatoiement ensorcelant de couleurs et de textures. La musique russe dirigée et interprétée de cette manière est pour moi la plus belle musique au monde. C’est une musique de sorciers et de magiciens qui emporte l’auditeur dans le monde merveilleux des contes russes si magnifiquement peints par le peintre Leon Bakst, qui a imaginé les costumes de l’Oiseau de feu, et dont l’un des tableaux a été choisi comme couverture pour ce très bel album.

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