Sélection d’albums de l’automne (2)

Le fil rouge de cette sélection d’albums de l’automne est une génération de chefs d’orchestre qui sont nés dans les années 70.

Après une pause discographique de 10 mois Vasily Petrenko est de retour avec un superbe enregistrement de la 1ere symphonie et du poème symphonique Prométhée de Scriabine, achevant ainsi son intégrale des symphonies du compositeur russe avec l’orchestre d’Oslo, dont il est le directeur musical depuis 2015, et le pianiste Kirill Gerstein, avec qui il a enregistré le concerto pour piano l’année dernière. Comme l’ont remarqué certains critiques, c’est une très bonne idée d’avoir couplé la première œuvre et la dernière orchestrale Scriabine, car Petrenko met ainsi en lumière l’évolution radicale du compositeur russe, d’abord influencé par les compositeurs romantiques, et notamment de Wagner et Tchaikovski, avant d’adopter une écriture plus « moderniste », qui a influencé Stravinsky et Prokofiev. Petrenko expliquait dans un entretien au début de son intégrale qu’il recherchait la transparence afin de permettre à la musique de resplendir : « Once you’ve found all the transparency in his music as well as these almighty moments, then the music starts to shine ».  Le chef russe s’est ainsi attelé à une forme de décapage en douceur de la partition de la première symphonie, ce qui donne l’impression d’entendre absolument le moindre détail avec une fluidité et une transparence assez remarquables, permettant à la musique de respirer, là où j’ai parfois eu l’impression d’une musique lourde et opaque sous la baguette d’autres chefs. Dans « Prométhée », le pianiste Kirill Gerstein donne une interprétation explosive de cette œuvre si moderne, totalement en osmose avec le chef et l’orchestre, jusqu’au moment où l’intervention des chœurs nous donne l’impression de basculer dans une expérience mystique et cosmique propre à la musique de Scriabine.

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Vladimir Jurowski est sans doute des trois chefs celui qui a connu le succès le plus tôt, au point de reconnaître lui même dans un entretien avoir fait sa crise de la quarantaine à l’âge de 28 ans! Jurowski peut être assez inégal, et peut donner aussi bien des performances fascinantes et engagées, mais aussi parfois donner une impression de froideur et de trop grande intellectualisation, qui conduisent à des interprétations désincarnées. Cet album, qui est une réédition tirée de son intégrale des symphonies de Tchaïkovski, est une splendeur que j’ai pris beaucoup de plaisir à écouter de nombreuses fois. Ces deux symphonies de jeunesse de Tchaïkovski sont interprétées ici de façon très vivante, tranchante (écoutez attentivement les cordes) et très coloré. Jurowski est l’un des chefs russes qui sait faire sonner « russe » même des orchestres occidentaux, et là on peut dire que le London Philharmonic Orchestra, dont il est le directeur musical depuis plus d’une dizaine d’année, a été à bonne école, car non seulement l’orchestre est vraiment magnifique mais il sonne très russe. Sous la baguette de Jurowski, l’orchestre chante, danse, virevolte, ou se fait parfois plus mélancolique. Bref, c’est le disque idéal pour aborder l’hiver qui arrive très tôt cette année avec joie et douceur.

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Teodor Currentzis est souvent considéré comme l’enfant terrible de la musique classique et divise profondément les critiques et les mélomanes par ses interprétations iconoclastes. Pour l’instant on peut dire que je détestais assez souvent son travail, surtout ses interprétations de la 6e symphonie de Tchaïkovski ou son Sacre du Printemps, qui étaient pour moi très bruyantes et maniérées. Mais ces derniers temps j’ai pris pas mal de distance avec mes premières impression du travail de Currentzis. C’est un chef cyclothymique pour reprendre l’expression d’un ami mélomane, tantôt gentiment cursif, tantôt méchamment cursif, mais au final au delà des effets de manche il reste assez cursif, c’est-à-dire assez linéaire, et parfois j’ai l’impression d’interprétations un peu brouillon ou confuses, comme s’il ne savait pas très bien où il voulait aller. Mais là je dois reconnaître que je trouve cet enregistrement de la 6e symphonie de Mahler très beau et inattendu (malgré l’acoustique un peu bizarre de la salle où l’enregistrement a été fait). Et c’est peut-être la nature même des symphonies de Mahler qui convient bien à Currentzis, avec leurs changements de tons et de climats, leurs ruptures, leurs déchaînements de violence et leurs mouvements lents d’une infinie douceur et mélancolie. C’est un enregistrement assez « atmosphérique » qui m’a captivée du début à la fin. Currentzis interprète cette symphonie comme une sorte de moment de suspension du temps, qui est à la fois étrange, dérangeant, irréel et envoutant.

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