La démagogie des applaudissements

D’habitude j’essaie d’écrire sur la musique sur ce blog, mais aujourd’hui j’ai décidé de réfléchir sur l’expérience du concert en elle-même, sur l’importance de maintenir une certaine attention, et sur les raisons pour lesquelles la polémique récente sur les problèmes d’applaudissements lors du concert de mardi dernier à la Philharmonie de Paris est révélatrice des problématiques actuelles de la démocratisation de la musique classique.

Tout d’abord je n’ai pas été à ce concert. J’étais fatiguée, et le programme m’intéressait à moitié, donc je savais que j’aurais du mal à maintenir mon attention pendant tout le concert et comme j’avais 4 concerts prévus cette semaine, j’ai voulu me préserver pour apprécier les autres concerts. J’ai découvert vers 11h du soir que le concert avait été apparemment un beau concert, mais surtout que pour le critique Vincent Guillemin, que je connais bien, se plaignait que l’écoute de la symphonie n°6 de Tchaïkovski fut entrecoupée d’applaudissements entre les mouvements, notamment entre les 3e et 4e mouvement et demandait à la Philharmonie de Paris de faire des annonces pour éviter ce genre de problème.

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Si vous avez eu vent de cette polémique, vous savez déjà que la Philharmonie a répondu très brutalement à Vincent Guillemin par un simple « non » quelques minutes plus tard:

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S’en est suivi dès mardi un article sur le site de 20 minutes, qui a créé un bruit médiatique sur twitter autour de cette histoire, et dans la foulée est ressortie sur Twitter une ancienne chronique d’une matinale de France Musique aujourd’hui sur ce sujet. Bref, nous voilà face à une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes, avec d’un côté les méchants conservateurs élitistes qui veulent que la musique classique reste le monde fermé réservé à une élite et les gentils progressistes qui veulent que la musique classique s’ouvre à tous les publics avec comme modèle l’attitude héroïque de la Philharmonie de Paris, qui telle une Walkyrie a chevauché vaillamment pour assurer la défense des gentils spectateurs.

La pratique de demander le silence pendant une œuvre entière et de ne donc pas applaudir pendant un mouvement ou entre les mouvements, mais d’attendre la fin de l’œuvre pour manifester son approbation ou sa réprobation date du 19e siècle et des compositeurs romantiques, comme cela a été rappelé maintes fois au cours de la polémique. Ils considéraient que leurs œuvres devaient être écoutées du début à la fin, sans interruption pour en respecter la structure.

Mais autre temps, autres mœurs, et désormais il semblerait que l’enjeu est aujourd’hui à attirer un nouveau public dans les salles de concerts et les opéras, où la moyenne d’âge semble augmenter de plus en plus et où le public du classique semblent de réduire comme peau de chagrin. Et par conséquent pour attirer un nouveau public, il ne faudrait surtout pas lui faire peur en l’empêchant d’applaudir quand bon lui semble. Est-ce qu’à un moment il a été considéré que peut-être le rôle des institutions culturelles publiques comme la Philharmonie de Paris est de faire œuvre de pédagogie ? Car là est bien le problème. La Philharmonie se présente comme « pôle culturel unique au monde favorisant l’appropriation de la musique par les publics ».  En quoi laisser les spectateurs applaudir quand ils veulent favorise-t-elle l’appropriation de la musique? En absolument rien.

Il serait peut-être temps de penser à expliquer aux spectateurs des concerts, notamment les concerts très remplis avec des programmes populaires mais souvent méconnus, ce à quoi ils vont assister. Cela pourrait consister à donner quelques explications oralement, par l’intermédiaire du chef ou d’un des musiciens de l’orchestre, avant l’interprétation d’une œuvre comme c’est le cas ailleurs :

Ce serait quand même plus sympathique et moins impersonnel que les notes de programmes parfois indigestes qu’on nous donne avant le début des concerts comme l’a très bien expliqué Yves Riesel, fondateur des Concerts de Monsieur Croche, dans texte passionnant. Il va falloir aller plus loin que juste organiser des rencontres très ponctuelles avant concert avec les artistes, où peu de personnes se rendent, pour essayer de créer un lien profond et durable entre les artistes et les spectateurs, et cette idée de simplement ne pas vouloir déranger ces derniers en leur mettant aussi peu de limites est très démagogique, et au final méprisante.

Pour moi le fond du problème réside ailleurs : ce que révèle cette histoire, c’est le besoin de combler le silence, pour le spectateurs et aussi pour certains musiciens. Tout se passe comme si les applaudissements exprimaient forcément une émotion et un enthousiasme de la salle envers la performance des musiciens. Et sur ce point là Pierre Boulez a su voir clairement une grande partie problème :

« Dans les concerts nous avons une coutume qui est celle d’applaudir les artistes. Il m’est arrivé d’écrire que les gens applaudissent non pas l’artiste, mais eux-mêmes. Ils s’applaudissent de faire partie d’une certaine classe musicale et ils s’applaudissent de voir cette classe musicale se refléter dans l’artiste qui est devant eux. »

Les applaudissements ne sont pas nécessairement le reflet d’une émotion, mais tout simplement le besoin d’exprimer son appartenance à un groupe de privilégié qui pour exister a besoin de se montrer. De la part de certains spectateurs novices, cela peut-être aussi le désir de montrer aux musiciens qu’ils apprécient leur travail. Et de la part de certains musiciens, je vais être un peu dure, mais cela relève parfois du désir maladif de plaire, de se sentir aimés. Pierre Boulez s’en fichait bien lui, qui avait des positions iconoclastes sur de nombreux sujets. Personnellement quand je suis émue, je n’ai pas toujours le réflexe d’applaudir sur le coup tellement je suis saisie, de joie, de peur, d’effroi ou de pleins d’autres sentiments.

Au final j’ai toujours l’impression qu’en concert ce qui dérange les spectateurs, et sans doute certains musiciens, c’est le silence, qui les renvoie à leur solitude et à la peur de la mort. Or la musique est un art, et l’art n’est pas là pour servir de divertissement, et pour détourner l’humanité de la pensée de la mort. Au contraire l’art sert au contraire à nous permettre de ressentir toutes nos émotions, nos joies, mais aussi nos peurs et nos souffrance, afin de nous rendre l’existence plus belle et légère grâce à une expérience cathartique. Mais nous vivons dans une société où nous avons besoin d’être sans cesse connectés, ou nous exprimons tous ce que nous pensons à tort et à travers, souvent sans réfléchir, sur les réseaux sociaux, parce que simplement le monde actuel est de plus en plus froid et impersonnel et que nous avons besoin de rappeler au monde que nous existons. Il est fort dommage que lors d’une interprétation d’une symphonie aussi pleine de beauté et de douleur que la 6e symphonie de Tchaïkovski, une symphonie qui est une longue marche vers la mort, et dont la première eut lieu six jours avant la mort de son créateur, il n’y ait pas eu un peu de silence et une plus grande attention à ce qu’exprimait cette musique mardi dernier.

 

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Une réflexion sur “La démagogie des applaudissements

  1. Ah, le Pierrot garde rouge de la grande époque… toujours un bonheur de le retrouver. ❤
    (Je ne saurai jamais s'il était vraiment sérieux, et c'est pour ça que je l'aime tant !)

    Pour le reste, moi, tant que les péquenots enlèvent la boue sur leurs bottes avant d'entrer, et que les glottophiles n'applaudissent pas les contre-ut *pendant la musique* du Ring, je m'en accommode.

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