Seul au monde

Ce mercredi en entrant dans la grande salle de la Philharmonie de Paris, je savais que j’allais entendre une belle interprétation du concerto pour piano n°2 de Prokofiev par Igor Levit, mais je crois que je n’étais pas complètement préparée à être aussi bouleversée. C’est la magie des concerts que de nous permettre de vivre des moments d’épiphanie, d’intense révélation non seulement sur le sens d’une œuvre mais aussi sur le sens de l’existence. Il ne sera donc question que de la prestation du pianiste germano-russe, et de lui seul car mercredi soir il était seul au monde.

Dès les premières notes du piano j’ai été frappée par l’intériorité du jeu de Levit, qui semblait faire sortir les notes de Prokofiev des forêts obscures de l’inconscient avec une douceur et des nuances assez sidérantes. Au fur et à mesure que le premier mouvement progressait, le son du pianiste se fit plus dur et tranchant, et j’ai ressenti comme un dialogue entre la nuit et le jour, entre l’obscurité et la lumière. C’était comme si pour la première j’entendais ce concerto, qui est l’un de mes préférés, notamment du fait de l’histoire tragique de sa composition.

Serge Prokofiev a dédié ce concerto à la mémoire d’un de ses amis du conservatoire de Saint-Petersbourg, Max Shmitgov, qui s’était suicidé après avoir écrit une lettre d’adieux à Prokofiev. C’est une oeuvre extrêmement complexe à l’image de Prokofiev lui-même, à la fois brutale et dissonante, mais aussi extrêmement douce et poétique. Ce concerto est actuellement très populaire auprès de nombreux jeunes pianistes pour de très mauvaises raisons, parce que c’est une des oeuvres pour piano les plus complexes et virtuoses à interpréter.

Igor Levit a complètement dépouillé ce concerto de toute virtuosité pour en faire un moment d’introspection sur le sens de l’existence. Comme Prokofiev il a eu le malheur de perdre récemment un ami proche, dans un accident, et cette tragédie personnelle lui a sans doute permis de comprendre la douleur profonde qui est au cœur de ce concerto. Ce que j’ai entendu mercredi soir n’était pas une performance de virtuose qui joue mécaniquement les notes sans y insuffler la moindre vie, mais une lutte entre les pulsions de vie et de mort qui menaçaient d’engouffrer le pianiste à maintes occasions et dans laquelle il mettait toute ses ressources physiques et émotionnelles pour finalement sortir victorieux de ce combat.

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PS: sous le choc de l’émotion, j’ai pris une mauvaise photo du pianiste, de dos…

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