Les concerts du mois de mai 2018

J’ai été légèrement stakhanoviste en ce mois de mai 2018, allant voir parfois jusqu’à 5 concerts par semaine. N’ayant pas le temps d’écrire un article complet sur chaque concert, j’ai décidé d’écrire de tous les évoquer en deux ou trois articles. (Finalement je n’ai pas eu le temps d’écrire les articles suivants…)

Tout d’abord, en ce mois de mai 2018 j’ai eu le bonheur d’entendre à la fois des très grands orchestres et des orchestres beaucoup plus « modestes », et la conclusion que j’en tire, c’est que la réputation et la « puissance » sonore d’un orchestre n’assure pas la réussite d’un concert. On peut parfaitement s’ennuyer en écoutant le plus bel orchestre de la planète, tout comme on peut trouver passionnant l’écoute d’un « petit » orchestre. Ce qui fait la différence, c’est d’une part la ou le chef d’orchestre, et surtout la vision qu’elle ou il sait transmettre à l’orchestre. C’est cela qui créé l’étincelle particulière nous faisant vibrer et sentir que nous vivons un moment spécial, voire exceptionnel. Cependant il ne faut non plus oublier que l’état dans lequel un spectateur entre dans une salle de concert et son horizon d’attente influent beaucoup sur le ressenti qu’il peut avoir d’un concert. C’est là où les critiques posent de nombreux problèmes à la mélomane passionnée que je suis, car ils sont rarement plus lucides que les mélamones amateurs et ils omettent systématiquement d’admettre leurs partis pris. Or, s’il y a bien quelque chose que j’ai appris lors de mes études de littérature anglaise, c’est que l’objectivité n’existe pas dans le jugement artistique et qu’il faut avoir l’honneteté de reconnaître ses propres limites au lieu de passer des jugements comme si l’on était un Dieu.

Le premier concert de mon mois de mai fut celui du Gewandhaus de Leipzig dirigé par son nouveau Kapellmeister, Andris Nelsons, dans un programme comprenant une oeuvre contemporaine, Chiasma de Thomas Larcher, la 40e symphonie de Mozart et la 6e symphonie de Tchaïkovsky (3 mai 2018, Philharmonie de Paris). Mon problème avec Andris Nelsons, c’est qu’il a beau être un chef brilliant, très apprécié par les critiques, j’ai toujours trouvé ses enregistrements beau mais fades. Là le programme même du concert m’a semblé d’une certaine platitude, un programme fait pour remplir une salle avec des oeuvres populaires, un programme d’orchestre en tournée qui veut montrer son savoir-faire. Donc forcément je partais avec un a priori peu favorable, même si l’orchestre de Leipzig était jusqu’à maintenant mon orchestre allemand préféré. J’avais des souvenirs de concerts merveilleux de cet orchestre, notamment avec leur précédent Kapellmeister Riccardo Chailly. Finalement dans ce concert mon sentiment est plus que mitigé comme je l’avais écrit le jour suivant le concert. Un mois après je n’ai pas changé d’avis. J’ai notamment détesté ce côté très maniériste de diriger Mozart en surjouant les contrastes, et la symphonie n°6, dite « Pathétique », de Tchaikovsky était loin d’être vibrante et incandescente, même si elle était vraiment émouvante. Quant à l’orchestre j’ai eu l’impression qu’il avait perdu de la légèreté et de la transparence qui faisait partie de ses marques de fabrique pour redevenir un orchestre allemand lambda plus épais que par le passé. On verra bien ce que cela donnera avec le temps, puisque Nelsons arrive à la tête de cet orchestre (sachant que j’ai tout de même beaucoup aimé son enregistrement de la 3e symphonie de Bruckner avec ce même orchestre).

Le jour suivant le programme était beaucoup plus aventureux et passionnant avec « Towards the Sea III » de Takemitsu, les « Poèmes de l’Amour et de la Mer » de Chausson et la « Petite Sirène » de Zemlinsky, ce qui n’a malheureusement pas attiré les foules à la Philharmonie de Paris en ce vendredi 4 mai 2018. Ce magnifique et audacieux programme était interprété par l’Orchestre Philharmonique de Radio France, la mezzo-soprano Marie-Nicole Lemieux et le chef Vassily Petrenko, que j’admire beaucoup en général. L’oeuvre de Takemitsu fut une très belle découverte grâce aux deux musiciens de l’orchestre, Michel Rousseau à la flûte alto, et Nicolas Tulliez à la harpe, qui l’ont interprétée. Puis vint l’oeuvre de Chausson, dont j’avais écouté tous les enregistrements possibles avant le concert, et dont l’interprétation m’a laissée un sentiment pour le moins mitigé. J’avais espéré entendre Anna Caterina Antonacci dans ce beau Poème de l’amour et de la mer de Chausson, mais elle a dû être remplacée au dernier moment par Marie-Nicole Lemieux qui m’a parue assez forcée et maniérée dans son interprétation de cette oeuvre, allant dans le sens contraire de l’orchestre et du chef qui donnaient une interprétation faite de douceur résignée et de tristesse. En effet l’écrivain Charles Du Bos écrivait à propos de cette oeuvre : « non moins pure apparaît ici la qualité de la tristesse: sans amertume ni révolte ni éclats d’aucune sorte; elle fait songer à ce mot de désespérance qui est comme le féminin de désespoir. La désespérance n’est-elle pas le son même que rend l’Interlude du Poème de l’amour et de la mer, ce « Temps des lilas » dont la plainte revient avec une douceur si résignée, et dont il semble qu’elle absolve dans le moment même qu’elle s’exhale ? ». C’est exactement ce qu’a sû exprimer l’orchestre et le chef, alors que Lemieux était difficilement compréhensible d’un point de vue de la diction et allait dans le sens d’un pathos difficilement acceptable pour moi dans une oeuvre symboliste comme ce poème de Chausson. Enfin vint Die Seejungefrau de Zemlinsky, et là ce fut un moment magique (d’autant plus que j’étais en proie à une crise d’angoisse persistante depuis deux semaines et que l’angoisse a disparu comme par miracle). Comme l’a fort justement noté le musicologue anglais Mark Berry, qui était présent dans la salle ce soir là, l’interprétation de Petrenko était à la fois naturelle et organique, admirable de clarté et de transparence, si bien qu’au début du deuxième mouvement j’ai cru entendu tomber une pluie d’étoile dans la salle. J’attendais beaucoup de ce concert de Vasily Petrenko, et je n’ai pas été déçue, j’ai même été surprise par la délicatesse et la subtilité de sa lecture des oeuvres de Chausson et Zemlinsky.

 

Le mercredi 9 mai j’avais rendez-vous avec l’Orchestre de Paris et son directeur musical Daniel Harding pour écouter le 3e concerto pour piano de Beethoven interprété par Lars Vogt et la 3e symphonie de Brahms, deux oeuvres très populaires et souvent jouées en concert. Autant j’ai trouvé le concerto pour piano peu intéressant, parfois maniéré dans la direction, inteprété de façon trop froide par le pianiste, autant la symphonie m’a semblée très réussie sous la baguette de Daniel Harding, notamment le troisième mouvement qui fut vraiment magnifique, avec un élan, une grâce et une générosité peu communes. J’ai été très agréablement par la direction de Daniel Harding que j’ai trouvée beaucoup moins maniérée, plus épurée et claire que lors de concerts passés. Ce concert m’a également confirmé la très bonne forme de l’Orchestre de Paris.

IMG_3874

Le lundi 14 mai, j’ai débuté un marathon d’une semaine pendant laquelle j’ai assisté à 5 concerts, avec pour commencer le récital de la soprano russe Olga Peretyatko et du ténor français Benjamin Bernheim. Ce fut un moment fort agréable, surtout par la présence charismatique et la voix somptueuse d’Olga Peretyatko, Benjamin Bernheim ayant mis plus de temps que sa partenaire à trouver ses marques et à être à l’aise sur scène.

IMG_3914.jpg

Le lendemain j’avais un concert Tchaïkovski auquel je tenais vraiment à assister car je voulais absolument écouter la 3e symphonie de Tchaïkovski en concert. J’avais écouté sur internet le concert précédent de Philippe Jordan et de l’orchestre de l’opéra de Paris  dans les 2e et 4e symphonies de Tchaïkovski et j’avais été agréablement surprise par leur performance, sachant que j’ai pu être assez déçue par plusieurs soirées à l’Opéra de Paris. J’ai donc décidé de tenter ma chance, et j’ai même embarqué un de mes amis à ce concert, même si ni le chef, ni l’orchestre ne sont russes (et mes quelques lecteurs fidèles connaissent mon obsession à ce sujet). Au final le concert fut loin d’être parfait, mais c’était assez solide et bien fait. Bien sûr on pouvait retrouver les défauts habituels de Jordan, une certaine mollesse et une interprétation qui manquait de nerfs et de relief, voire de drame dans la 6e symphonie de Tchaïkovski, mais ce fut malgré tout une soirée très agréable, rien que pour le bonheur d’écouter ces deux oeuvres magnifiques. J’avais décidé de faire abstraction du chef, et c’était une bonne chose pour apprécier le concert.

IMG_3926.jpg

Deux jours après c’était des poids lourds de la musique classique qui m’attendait dans un programme très classique : l’ouverture d’Euryanthe de Carl Maria von Weber, le 3e concerto pour piano de Prokofiev et la Symphonie n°1 de Gustav Mahler par l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, le pianiste russe Daniil Trifonov et le directeur musical de l’orchestre Daniele Gatti. Je suis sortie de ce concert avec des sentiments assez partagés, mais plus le temps passe, plus je me dis que j’ai été un peu dure sur le moment. Ce fut un beau concert, auquel il a simplement manqué un supplément d’âme, cette étincelle qui donne l’impression de vivre un moment unique. Quand j’écoute le Concertgebouw d’Amsterdam, j’entends une perfection sonore inouïe, mais en contre-partie j’attends du chef de se surpasser pour donner une interprétation exceptionnelle et riche en émotion. Chers lecteurs, vous me répondrez surement que cela ne veut rien dire et que c’est totalement subjectif… En fait j’attendais quelque chose de plus tranchant, de plus coloré (surtout dans la symphonie de Mahler), une interprétation qui me raconte une histoire. Mais premièrement dans le concerto, j’ai eu l’impression que le pianiste et le chef ne racontaient pas la même histoire (un Prokofiev très tranchant pour Trifonov, alors que l’orchestre était plus hédoniste), et dans la 1ere symphonie de Mahler je n’ai pas compris où l’on voulait m’amener. C’était parfait techniquement, mais cela manquait de couleurs et c’était bien trop froid et analytique pour moi, et puis j’étais sans doute influencée par le concert de François-Xavier Roth et les Siècles deux mois plus tôt. Parfois on entre dans un concert, et parfois ce n’est pas le cas, et c’est sans doute un peu de la faute de l’auditeur, et un peu de la faute des musiciens. Nous avons tous des horizons d’attente différent quand nous pénétrons dans une salle de concert…

IMG_3937.jpg

Suite au prochain épisode avec un requiem de Verdi hautement dramatique, des interprétations étranges de Brahms, et des vieux chefs merveilleux…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s