Des vagues d’émotion

Pour le deuxième concert de mon escapade londonienne, j’avais décidé d’aller écouter un des grands rivaux londoniens du London Symphony orchestra, le London Philharmonic orchestra au Royal Festival Hall. Je dois avouer que le Royal Festival Hall n’est pas beaucoup mieux que le Barbican Centre. Déjà j’ai mis 10 minutes à trouver l’auditorium à l’intérieur du Southbank Centre, car il n’est pas indiqué du tout. Il n’y a pas de plan, et le mot « auditorium » n’apparaît nulle part, donc il faut deviner où c’est. Là j’ai eu un grand moment de solitude et j’ai beaucoup regretté la Philharmonie de Paris. En plus une fois dans la salle, je ne peux pas dire qu’esthétiquement ce soit le grand bonheur. Mais au moins les sièges sont confortables et l’acoustique tout à fait correcte.

Le hasard des programmations fait que le London Philharmonic Orchestra a choisi de mettre sa saison 2017/18 sous le signe de l’émotion avec le slogan « Be moved », à l’instar du London Symphony Orchestra qui a adopté comme slogan « Always moving ». N’ayant pas trouvé le concert précédent particulièrement émouvant, j’étais donc très curieuse de voir si le LPO allait mieux répondre aux attentes suscitées par leur slogan. J’étais d’autant plus curieuse que c’était la première fois que j’allais entendre cet orchestre en concert, que deux des compositeurs au programme, Stravinsky et Rimski-Korsakov, sont parmi mes compositeurs préférés, et que le chef russe dirigeant l’orchestre ce soir là, Vasily Petrenko, fait parti de mes chefs préférés de la jeune génération. Donc tout était réuni pour une soirée forte en émotions, que ce soit une réussite ou un échec (sachant que la déception peut être d’autant plus grande quand on écoute un artiste qu’on apprécie).

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Avant même le concert lui-même, il y avait un pré-concert gratuit donné par des étudiants du Royal College of Music de Londres, des musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Londres et Vasily Petrenko avec une interprétation des « Noces » de Stravinsky. Ce pré-concert faisait partie du programme de formation « Foyles Future First » organisé par le London Philharmonic Orchestra afin d’aider de futurs musiciens professionnels à assurer la transition entre la fin de leurs études et leur carrière professionnelle proprement dite. Les Noces, qui est une oeuvre de la période russe de Stravinsky, est composée de quatre « scènes chorégraphiques russes avec chant et musique » écrites à partir de textes populaires évoquant les différents moments d’un mariage paysan. Tous les musiciens, que ce soit les chanteurs du choeurs, les solistes et les instrumentistes (4 pianos et percussions), donnèrent une interprétation extrêmement vive, colorée et émouvante d’une oeuvre qui est techniquement très compliquée. Parmi les chanteurs, j’ai été particulièrement impressionnée par la soprano, Galina Averina, qui interprétait la mariée avec beaucoup de conviction et de justesse. Quant à la direction de Petrenko, elle avait quelque chose d’assez fascinant à observer, le chef russe parvenant à faire ressentir à la fois l’inspiration païenne de cette oeuvre ainsi que les aspects les plus modernistes de l’écriture de Stravinsky. Cette direction très particulière avait été très bien fort justement décrite par Jean-Christophe Le Toquin lors d’un concert de Petrenko à Paris en 2013:

« La battue du chef russe est un étonnant mélange de rythmique impérieuse et de balancement chaloupé […], tantôt souple ou cinglante, elle est une synthèse d’éléments féminins et masculins, d’instinct chamanique venu du fond de l’Asie et de rationalité au scalpel héritée de la direction contemporaine. »

Une demi-heure plus tard le concert même débuta avec une autre oeuvre de Stravinsky, « Le chant du rossignol », un poème symphonique composé en 1917 à partir des 2e et 3e actes de l’opéra « Le Rossignol ». Ce qui m’a le plus frappé au début, c’est à quel point le son de l’orchestre philharmonique de Londres était plus dense et riche que le LSO le soir précédent. Les musiciens étaient en grande forme, et tous les pupitres étaient mis en valeur dans une interprétation du Chant du Rossignol à la fois poétique et enlevée, voire humoristique avec une marche chinoise si imagée et drôle que certains spectateurs ont même rit, ce qui arrive rarement lors d’un concert de musique classique.  Pour moi qui ait beaucoup écouté la version très froide et analytique de Boulez par la passé, ce fut une vraie joie de découvrir une interprétation beaucoup plus vive et colorée.

En regardant le programme, j’avais d’abord trouvé un peu étrange de placer le concerto pour violoncelle d’Elgar entre le Chant du Rossignol de Stravinsky et Shéhérazade de Rimski-Korsakov. Surtout j’avais très peur de l’interprétation de ce concerto soit sirupeuse, comme c’est si souvent le cas. Ce fut exactement le contraire qui se produisit. Dès les premières mesures, le violoncelliste Andreas Brantelid, le chef et l’orchestre ont donné une très grande interprétation de ce concerto, un moment de grâce et de poésie, empreint d’une nostalgie qui n’était pas sans lien avec celle présente dans le « Chant du Rossignol ».  L’interprétation du jeune violoncelliste suédois était en tout point remarquable. Son jeu simple, noble et élégiaque, sans aucune trace de pathos, a permit à l’émotion de naître. Cette musique sonnait comme un adieu à un monde disparu, Elgar ayant composé ce concerto juste après la fin de la première guerre mondiale. Vasily Petrenko et les musiciens du London Philharmonic orchestra semblaient totalement épouser cette vision beaucoup plus légère, mais néanmoins grave de l’oeuvre.

Mais l’oeuvre que j’attendais le plus était « Shéhérazade » de Rimski-Korsakov, une oeuvre à mi-chemin entre le poème symphonique et la symphonie, qui est représentatif de la musique russe de la fin du 19e siècle. Il y a plusieurs malentendus sur cette oeuvre, qui n’est pas une oeuvre à programme même si le titre de cette oeuvre symphonique, ainsi que de ses différentes parties, est une référence directe au conte des milles et une nuit. Voilà ce qu’écrivait Rimski-Korsakov dans « Chroniques de ma vie musicale »:

 » C’est en vain que l’on cherche des leitmotive toujours liés à telles images. Au contraire, dans la plupart des cas, tous ces semblants de leitmotive ne sont que des matériaux purement musicaux du développement symphonique. Ces motifs passent et se répandent à travers toutes les parties de l’œuvre, se faisant suite et s’entrelaçant. Apparaissant à chaque fois sous une lumière différente, dessinant à chaque fois des traits distincts et exprimant des situations nouvelles, ils correspondent chaque fois à des images et des tableaux différents. »

C’est bien ainsi que semble l’avoir conçu Vasily Petrenko, qui est connu pour son respect assez rigoureux des partitions et des intentions des compositeurs. Le deuxième malentendu principal concerne la musique russe en générale, et comment l’orchestre doit sonner dans certaines oeuvres. Les interprètes occidentaux ont tendance à interpréter  Shéhérazade comme une grande oeuvre romantique avec un son ample et riche, mais relativement lisse et fondu, ce qui fait qu’au final les auditeurs ne comprennent pas trop où peut se loger « l’exotisme » de cette oeuvre. Les russes n’interprètent pas cette musique de cette manière du tout. Il suffit par exemple d’écouter un enregistrement de Shéhérazade par l’immense Evgeny Svetlanov pour très vite s’en rendre compte. C’est tranchant, vif, coloré, cinglant, voire même parfois strident, et c’est très rythmé avec des contrastes extrêmement marqués. Bref, c’est magnifique, mais cela peut paraître assez brutal à un auditeur occidental, qui n’est pas habitué à ce genre d’interprétation. En ce qui me concerne, j’avais les interprétations de Svetlanov en tête, et c’est cela que j’espérais de la part de Vasily Petrenko.

Le risque était donc très grand que le chef russe décide de jouer la sécurité, mais il a fait le contraire pour mon plus grand bonheur (même si apparemment cela a grandement énervé un critique qui a été très sévère au sujet de sa prestation). Ce qui m’a frappé, c’est que dès le début l’orchestre sonnait comme un orchestre russe. Il avait ce son si spécifique, les cordes étaient tantôt soyeuses, tantôt tranchantes, les vents étaient tantôt doux, tantôt cinglants, les cuivres avaient un son ample et plein, et les percussions étaient éclatantes. Il y avait de la vie, de l’émotion dans cette interprétation qui semblait parfois bouger au rythme de grandes vagues. Les nombreux solos joués par les magnifiques musiciens du LPO furent tous des moments d’une beauté exceptionnelle, Petrenko s’arrêtant quasiment de diriger l’orchestre, tellement il avait confiance dans le talent des musiciens.

Le dernier mouvement fut mené à un rythme étourdissant, avec une prise de risque telle, qu’à un moment j’ai bien cru que tout aller s’effondrer, que les musiciens ne tiendraient pas sous la pression exercée par le chef. Il y avait une férocité qui rappelait Svetlanov et qui étaient vraiment impréssionnante à écouter et également à voir sur le visage et dans la gestuelle du jeune chef russe, qui semblait possédé. Quand la dernière note fut jouée, la salle retentit sous des tonnerres d’applaudissements plus que mérités. Le chef fit applaudir les différents solistes et tous les pupitres, mais surtout une chose beaucoup plus rare se produit. Alors que Petrenko revenait sur scène une troisième fois, il voulu faire se lever de nouveau l’orchestre et notamment le premier violon, qu’il essaya de prendre par le bras, mais ce dernier refusa catégoriquement, resta assis et fit signe à tout l’orchestre de l’applaudir et au public de lui adresser ses ovations,  montrant ainsi l’immense respect pour un chef qui avait su pousser l’orchestre dans ses retranchements et le sublimer.

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