Le bruit et la fureur

« To-morrow, and to-morrow, and to-morrow,
Creeps in this petty pace from day to day
To the last syllable of recorded time,
And all our yesterdays have lighted fools
The way to dusty death. Out, out, brief candle!
Life’s but a walking shadow, a poor player
That struts and frets his hour upon the stage
And then is heard no more: it is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing. » William Shakespeare, Macbeth, Acte 5, scène 5)

Quand Dmitri Chostakovitch composa sa 5e symphonie, le peuple russe traversait une des périodes les plus terrifiantes de son histoire, celle des purges staliniennes. Chostakovitch lui-même avait échappé de peu et par miracle au goulag, voire à la mort, dans des circonstances qui n’ont jamais été totalement éclairées. Apparement Staline aurait changé d’avis à la dernière minute. Nombres des proches du compositeur russe avaient été soit déportés (son grand-père paternel, son beau-frère… ), soit exécutés comme Mikhaïl Toukhatchevski et Nikolaï Jylaïev. Voici ce que relate sur cette période Krzysztof Meyer dans sa remarquable biographie de Chostakovitch:

« Le NKVD ayant l’habitude de venir chercher ses victimes de nuit, Chostakovitch se coucha désormais, et pendant plusieurs mois, tout habillé, tenant toujours une petite valise prête dans l’éventualité d’une arrestation. Le sommeil le fuyait. Il restait allongé dans le noir à attendre, l’oreille dressée. Il sombra dans une profonde dépression et fut hanté par des idées de suicide, qui n’allaient cesser de le tourmenter, à intervalles plus ou moins longs, au cours des décennies suivantes. L’attente constante du pire laissa dans son âme des traces indélébiles, et la peur panique d’être privé de liberté l’accompagna jusqu’à la fin de sa vie. Plus ou moins pressante selon les moments, cette angoisse ne devait plus le quitter. » (Fayard, p. 211)

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La 5e symphonie raconte tout cela, et hier soir lors du remarquable concert du chef russe Semyon Bychkov avec l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, j’ai pensé et ressenti toute cette angoisse et cette souffrance qui fut non seulement celle de Chostakovitch, mais aussi du peuple russe dont il s’est fait le porte parole dans sa musique comme l’a si bien expliqué Bychkov dans un entretien.

Après un concerto pour deux piano de Bruch assez inintéressant en première partie est arrivé le moment le plus attendu du concert, la 5e symphonie de Chostakovitch et dès les premières mesures les spectateurs présents dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris ont été saisi par la force interprétative de Bychkov, qui a su utiliser au mieux les ressources musicales immenses de l’orchestre du Concertgebouw.

Le premier mouvement qui est construit selon la forme d’une sonate classique est extrêmement lent, et pose souvent des problèmes pour le chefs tant il est difficile de maintenir l’intérêt tout au long de ce mouvement, notamment au début lors de la montée progressive de la tension amenant à l’explosion centrale. C’est ce moment de calme relatif et angoissé avant la tempête de la répression, de l’écrasement de l’individu par les forces politiques au pouvoir, que Bychkov a su particulièrement bien exprimé ainsi que la tentative timide de retour à la vie qui s’exprime dans la coda de ce mouvement.

Le scherzo était quant à lui extrêmement bien caractérisé, vif, coloré et dissonant, comme il doit l’être. Le largo fut un moment inoubliable, pendant lequel le chef russe a su parfaitement transmettre au public le désespoir profond de la musique de Chostakovitch et la fragilité de l’existence humaine exprimée dans ce mouvement, de telle sorte qu’il a déclenché chez moi une rivière de larmes. L’espace de quelques instants de grâce, le temps a semblé suspendu dans la salle et le public retenait littéralement son souffle lors des dernières mesures.

Le final commença de façon tonitruante, sur des tempi extrêmement vifs et rapides, comme une sorte de fuite en avant. Tout le mouvement fut joué sur le mode d’une marche faussement triomphante et forcée telle que voulue par le compositeur, si l’on en croit le témoignage recueilli par Simon Volkok dans les Mémoires de Chostakovitch :

« Ce qui se passe dans la Cinquième Symphonie me semble être clair pour tout le monde. C’est une allégresse forcée comme dans Boris Godounov. C’est comme si on nous matraquait tous en nous disant : “Votre devoir est de vous réjouir, votre devoir est de vous réjouir”. »

Cette phrase matraquée, c’est ce LA aigu répété 252 fois par l’orchestre… Une fois la dernière note jouée, Semyon Bychkov mis plusieurs minutes à retrouver ses esprits. Il tituba et s’accrocha à son podium avant de pouvoir se retourner pour faire face aux applaudissements nourris du public. Sans doute était il allé au bout de lui-même pour diriger cette interprétation exceptionnelle d’une oeuvre qu’il ressent intérieurement comme peu de chefs actuels. Quant à l’orchestre, nul n’est besoin de souligner à quel point il a été digne de sa réputation et à quel point l’engagement de chaque musicien a été essentiel dans le succès de ce concert.

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