La quatrième symphonie de Chostakovitch

Composée à une période particulièrement sombre de la vie de Dmitri  Chostakovitch, la Quatrième symphonie est une oeuvre très complexe et monumentale. La première fois que je l’ai entendue, c’était en écoutant un enregistrement du chef russe Gennadi Rozhdestvensky, et je me souviens d’avoir ressenti une impression de confusion comme si j’étais face à un gigantesque capharnaüm. Que ce soit en concert ou en studio, c’est une oeuvre très difficile à diriger et interpréter pour un chef et un orchestre. Elle requiert en terme d’effectif orchestral l’équivalent de deux orchestres symphoniques, ce qui est vraiment énorme. Sa structure est également difficile à saisir, et ressemble à une sorte de patchwork d’éléments disparates dont l’assemblage peut sembler incohérent à l’auditeur.

Chostakovitch avait commencé à composer cette symphonie quand un article intitulé « Le chaos remplace la musique — à propos de l’opéra Lady Macbeth de Mzensk » fut publié dans la Pravda le 28 janvier 1936. Cet article dénonçait la musique du compositeur comme étant formaliste et bourgeoise, et par conséquent contraire à « l’art véritable » voulu par les autorités soviétiques. L’article n’était pas signé, ce qui voulait dire qu’il « reflétait l’opinion du Parti ou de l’appareil d’Etat » (Krzysztof Meyer, Dimitri Chostakovitch, Fayard, 1994). S’ensuivit des attaques similaires de l’Union des compositeurs et une mise à l’index de Chostakovitch, qui fut également trahit par certains de ses amis. Il échappa par miracle à la déportation et à la mort, mais il sortit à tout jamais brisé de cet épisode.

Pour autant Chostakovitch n’arrêta pas de composer et trouva une forme de thérapie dans la composition comme l’a noté Lauren E. Fay dans sa biographie du compositeur (Lauren E. Fay, Shostakovitch: A Life, OUP). Des années plus tard Chostakovitch déclara : « Après « Le chaos remplace la musique » les autorités ont essayé de me persuader de me repentir ou expier mes pêchés. Mais j’ai refusé de me repentir. Ce qui m’a aidé à l’époque fut ma jeunesse et ma force physique. Au lieu de me repentir, j’écrivis ma quatrième symphonie ». Cette symphonie, commencée en 1935 et achevée entre février et mai 1936, est considérée comme étant le reflet de l’état psychique de Chostakovitch à une époque où la terreur stalinienne commençait à s’abattre sur les milieu culturels, et sur la population de l’Union Soviétique en général.

La Quatrième symphonie est composée de trois mouvements, un premier mouvement à la manière d’une sonate, un scherzo central assez bref et enlevé, et pour finir un troisième mouvement semblable à une marche funèbre interrompue par d’innombrables digressions. Les deux premiers mouvements sont extrêmement longs, de presque une demi-heure chacun, et particulièrement complexes. Cette symphonie une sorte de montagne russe émotionnelle, où l’auditeur passe de moments extrêmement stridents et agressifs, à l’image des premières mesures du premier mouvement, à des moments d’un calme inquiétant, par exemple dans les dernières mesures de la symphonie, avec entre le début et la fin de la symphonie une forme de digression permanente, qui fait voisiner des épisodes tantôt tragiques, tantôt grotesques, tantôt mélancoliques, tantôt lyriques.

C’est une symphonie assez peu jouée en concert, et ce n’est pas pour rien. Il y a trois risques pour les chefs d’orchestre : soit rendre l’ensemble incohérent et confus en ne parvenant pas à construire un propos cohérent à partir de ce « chaos » musical, soit de perdre la tension en cherchant à mettre trop de cohérence, soit de réduire cette symphonie à exercice de démonstration orchestrale.  De plus cette symphonie est très complexe à maîtriser pour les musiciens, car elle demande une régularité de métronome de par son utilisation quasi-obsessionnelle de la répétition, ce qui est souvent le cas chez Chostakovitch.

Des enregistrements que j’ai écouté pour écrire cet article, trois m’ont particulièrement impressionnée par leur capacité non seulement à remettre de l’ordre dans ce chaos musical tout en ne sacrifiant pas les dissonances, la complexité et la tension permanente présente dans l’oeuvre. Le plus souvent la tension se relâche à mi-parcours pour revenir par endroits, mais par conséquent l’attention de l’auditeur se relâche aussi. Donc j’ai gardé 3 enregistrements et laissé de côté des versions parfois très prestigieuses comme Haitink, Gergiev, Kitaenko ou moins connues comme celles de Boreyko.

Le premier enregistrement choisi est un enregistrement historique, qui est naturellement celui qu’il faut écouter en premier. Les deux enregistrements suivants ont été dirigés par des chefs qui ont été formé en Union Soviétique mais ont enregistré des intégrales de Chostakovitch à la tête d’orchestres britanniques, ce qui est pour le moins surprenant, surtout quand on entend le résultat final, qui sonne très « russe ».

Kirill Kondrachine fut le premier chef à diriger la Quatrième symphonie, dont la partition originale avait disparu et dont il ne restait qu’une réduction pour piano, le 30 décembre 1961 avec l’orchestre de la Philharmonie de Moscou, à la demande du directeur artistique de cet orchestre, Moïse Abramovitch Grinberg. Cette première provoqua une profonde émotion chez les auditeurs, et un critique de l’époque écrivit à propos de cette symphonie: « Elle se caractérise par une force d’expression inhabituelle même pour Chostakovitch, par une tension, des contrastes accusés et des renversements nerveux, inattendus. C’est une œuvre d’un souffle puissant et tragique, de passions tumultueuses, pleine de mouvement et vitalité. » (Krzysztof Meyer, Dimitri Chostakovitch, Fayard, 1994) L’enregistrement qu’il a fait de cette symphonie avec la Philharmonie de Moscou est un témoignage historique, qui permet de comprendre la tragédie vécue par Chostakovitch et la brutalité de cette époque.

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Le deuxième enregistrement est celui de Neeme Järvi avec le Scottish Symphony Orchestra en 1989 (Chandos). Le chef estonien a été l’élève de Mravinsky au conservatoire de Leningrad dans les années 1960, et il reste un des derniers témoins de cette grande époque de la direction d’orchestre pendant la période soviétique. Par rapport à Kondrachine, le rythme adopté est parfois bien plus lent, ce qui est une de ses caractéristiques et lui est parfois reproché, mais ici cette lenteur contribue à créer une atmosphère générale très pesante, assez sourde, et emplie de fatalisme. L’angoisse nait d’un sentiment d’enfermement et d’inéluctabilité qui transpire de tout l’enregistrement. large_cover.jpg

Le troisième enregistrement est beaucoup plus récent, et a été enregistré par un jeune chef d’orchestre russe, Vasily Petrenko, qui a fait une magnifique intégrale des symphonies de Chostakovitch avec son orchestre du Royal Liverpool Philharmonic orchestra. J’ai d’ailleurs eu la chance d’assister au concert exceptionnel qu’il avait donné avec l’orchestre philharmonique de Radio France en juin 2014, et j’étais d’ailleurs ressortie de son interprétation de la Quatrième symphonie avec un sévère lumbago, tant la tension et l’angoisse exprimées étaient forte ce soir là.  Aucun enregistrement studio ne pourra rendre l’intensité de cette expérience de concert, par contre cet enregistrement rend bien compte de la vision du chef. Dès les premières mesures, tout est exposé de façon très claire avec un sens des nuances et de la construction, qui permettent de rendre toute la complexité de cette musique. L’orchestre a un son particulièrement net, qui donne l’impression qu’une lumière crue est projetée sur la musique. Tout s’articule de façon si évidente et simple qu’il en devient difficile de comprendre les difficultés que pose cette oeuvre aux chefs. C’est aussi des trois enregistrements celui qui laisse le plus de place au lyrisme contenu dans l’oeuvre, ainsi que la version la plus ambigüe des trois. C’est d’ailleurs la version de référence choisie par le magazine Diapason dans son numéro de Décembre 2013.

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Ces trois enregistrements n’attaquent pas les premières mesures de façon aussi spectaculaire que d’autres versions, qui impressionnent au début mais n’arrivent pas à maintenir la pression sur la durée, mais mon sentiment est que Kondrachine, Järvi et Petrenko ont bien compris qu’il faut construire cette symphonie et non pas simplement faire ressortir brillamment les passages les plus spectaculaires. Les contrastes ne doivent pas venir d’un relâchement de la tension, mais de la maîtrise de la richesse expressive d’une œuvre profondément ambigüe, à l’image de son créateur.

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