Calendrier musical de l’Avent – 22

Nous sommes entrés dans la période hivernale depuis quelques jours, mais j’ai décidé de vous présenter un disque consacré au printemps,  non seulement à l’expression du printemps comme saison, mais également au renouveau musical qui s’est produit au début du 20e siècle en Europe.

La première oeuvre est la suite symphonique « Le Printemps » de Claude Debussy. C’est une oeuvre que le compositeur a écrite en 1887 alors qu’il résidait à la Villa Médicis à Rome, à un moment de crise personnelle, souffrant à la fois de l’exil et du poids de l’académisme musical. La partition originale fut détruite dans un incendie et orchestrée en 1908 par Henri Büsser à partir d’un manuscrit restant d’une réduction pour deux pianos. Debussy expliqua qu’il voulait dans cette suite symphonique « exprimer la genèse lente et souffrante des êtres et des choses dans la nature, puis l’épanouissement ascendant et se terminant par une éclatante joie de renaître à une vie nouvelle en quelque sorte ». Dans cette oeuvre on peut sentir encore le poids de l’influence de la musique wagnérienne et du romantisme, mais également les prémisses de l’oeuvre à naître. Mais d’une certaine manière, c’est une naissance assez laborieuse, ce que fait bien ressentir l’enregistrement de Vasily Petrenko et du Royal Liverpool Philharmonic Orchestra. Au début j’ai vraiment eu l’impression que la musique était embourbée, beaucoup plus que dans les quelques enregistrements existants de cette oeuvre. Je trouvais le premier mouvement assez lisse par endroits, la musique beaucoup moins légère et irisée que ce que j’aime entendre chez Debussy (par exemple si l’on écoute Boulez). Mais en fait je crois que c’est tout à fait voulu, c’est un peu comme l’avènement du printemps, c’est une montée lente et une libération progressive qui mène à une explosion finale. 3149028128093_600.jpg

La cantate Vesna (Printemps) de Rachmaninov est encore moins enregistrée que l’oeuvre précédente, ce qui est fort dommage car c’est une oeuvre extrêmement belle et poétique. Rachmaninov s’est inspiré d’un poème de Nicolaï Nekrasov qui raconte l’histoire d’un homme qui a l’intention d’assassiner sa femme infidèle pendant l’hiver, mais est libéré de ses pulsions meurtrières et de sa colère par l’arrivée du printemps. Cette est extrêmement dense et intense émotionnellement, notamment avec l’intervention des choeurs et du baryton. Et pourtant le chef russe réussi à éviter toute lourdeur, tout simplement parce qu’il insuffle un souffle russe à l’ensemble qui apporte une forme de légèreté teintée de mélancolie, voire d’angoisse, à la musique. Vous vous souvenez peut-être qu’il y a quelques jours je réfléchissais à ce qu’est un son russe. Avec Vasily Petrenko vous pouvez fermer les yeux et avoir l’impression d’être en Russie. D’ailleurs je me souviens très bien du premier concert de Petrenko auquel j’ai assisté, j’avais eu cette impression d’entendre un orchestre russe, alors qu’il dirigeait l’orchestre philharmonique de Radio France. Là tout y est, les cordes tantôt riches et graves, tantôt plus âpres et rugueuses, la présence des percussions (et notamment des triangles qu’on entend très distinctement), les sons pleins et ronds des cuivres, la douceur des vents, etc. Sans compter les choeurs qui sont magnifiques, et le baryton Rodion Pogassov qui interprète de façon très touchante le mari. C’est une interprétation très lyrique et assez fantasmagorique mais bien moins sombre et noire que la version de Svetlanov, ce que certains regretteront sûrement. C’est aussi une version qui semble évoquer à la fois Debussy et Ravel (il y a des échos assez clairs de Daphnis et Chloé).

Mais la pièce de résistance de cet enregistrement, l’oeuvre que j’ai écouté en premier en recevant le disque, c’est bien sûr « Le Sacre du Printemps » de Stravinsky. En fait ce Sacre est le sacre d’une collaboration de plus de 10 ans entre l’orchestre de Liverpool, qui était dans un état peu flamboyant au début des années 2000 et ressemblait à la Belle au Bois Dormant, et Vasily Petrenko, un jeune chef russe dynamique et talentueux, mais totalement inconnu, qui a su réveiller et galvaniser cet orchestre. Le résultat est que depuis une dizaine d’années cette collaboration a été couronnée de prix et récompenses de façon très régulière et tout à fait justifiée selon moi. Cet enregistrement du Sacre du Printemps est splendide. Je l’ai beaucoup comparé avec certaines références du passé (Boulez, Ancerl, Friscay) et il a tenu le choc de la comparaison. C’est une grande version angoissée, parfaitement tenue rythmiquement, aux couleurs orchestrales très riches et variées, aux contrastes maîtrisés et construits, et avec une très belle densité sonore (écoutez la fin de la Danse rituelle des Ancêtres, c’est impressionnant). C’est une version maîtrisée de bout en bout et qui m’a laissée très angoissée à la fin, car le chef n’a pas peur de pleinement exploiter la dissonance de l’oeuvre, sans tomber dans des effets vulgaires à la manière d’un Currentzis. Au final je me suis dit que le printemps n’est pas nécessairement la saison gaie et joyeuse qu’on imagine.

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