Calendrier musical de l’Avent – 3

Aussi loin que je me souvienne j’ai toujours profondément aimé la musique russe, qu’elle soit populaire ou savante, que ce soit les compositeurs russes, particulièrement Tchaikovski, Moussorgsky, Prokofiev, Rachmaninov, Stravinsky et Chostakovitch, ou leurs interprètes, comme Richter, Gilels, Oistrakh, Mravinsky, Svetlanov, ou Kondrashin. C’est un sentiment assez mystérieux mais je n’ai eu aucun effort à faire pour aimer plus cette musique de façon plus intense que la musique française, qui devrait m’être naturelle. Parfois j’ai même l’impression que cette musique est la seule à capter mon être profond, et c’est donc la musique que j’écoute le plus régulièrement (même plus que Beethoven).

Il y a dans l’art russe, que ce soit la musique, la peinture ou la littérature, une conscience aigüe de la souffrance comme élément central de l’existence humaine.  Mais contrairement à ce qu’on plaque comme cliché, cette conscience ne donne lieu ni au sentimentalisme, ni au pathos, mais plutôt à une vision tragique de l’existence. C’est aussi un art de la compassion à l’image des icônes du peintre Andrei Roublev. Dans la musique, cette vision tragique à trouvé de nombreuses incarnations à partir du 19e siècle, au moment où commence la formalisation et l’institutionnalisation de la musique en Russie. Un des exemples les plus célèbre est Piotr Ilitch Tchaïkovski, dont la musique est empreinte d’une grande souffrance, particulièrement ses dernières symphonies.

Il est quasiment impossible de penser aux symphonies de Tchaïkovski sans immédiatement penser aux grandes interprétations de la période soviétique, celles de Mravinsky, Svetlanov et Kondrashin. Je réécoutais récemment l’enregistrement de la 6e symphonie par Mravinsky et l’orchestre de Leningrad, et je n’ai pu m’empêcher de penser que ce qu’exprimaient les musiciens dans cet enregistrement n’était pas seulement la souffrance profonde contenue dans la musique de Tchaïkovski, mais le climat de terreur dans lequel vivaient les russes pendant la période soviétique. Il peut être donc appréciable de s’éloigner de cette lecture quasi-apocalyptique de Tchaïkovski pour explorer d’autres aspects de son oeuvre.

L’enregistrement que j’ai choisi de présenter aujourd’hui nous vient de Liverpool (oui, vous vous souvenez j’avais déjà loué la beauté de cet orchestre dans mon premier texte pour ce calendrier de l’avent):

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L’atout majeur de cet orchestre depuis une dizaine d’année est d’être dirigé par un jeune russe, Vasily Petrenko, qui est moins connu en France que son homonyme Kirill Petrenko, qui lui dirige l’orchestre de l’opéra de Bavière. Et le moins qu’on puisse dire c’est que Vasily Petrenko n’a pas peur d’enregistrer. Rien que 8 enregistrements pour l’année 2017, principalement de la musique russe. Sous sa direction le Royal Liverpool Philharmonic Orchestra a atteint un niveau d’excellence et de beauté incontestable. Toutes les sections de l’orchestre sont magnifiques : les cordes, les vents, les cuivres et les percussions. Ils jouent très vite, de façon très précise, très compacte et très colorée, avec un sens des nuances et des contrastes incroyable. Petrenko aime d’ailleurs citer son maître qui disait que ce n’est pas le baton du chef qui fait le son mais l’orchestre :

« Du grand professeur Ilya Musin qui m’a enseigné, je garde ce principe fondamental: le son vient de l’orchestre, la mission du chef est de l’aider. Individuellement et collectivement, j’aide les musiciens afin qu’ils révèlent leurs plus grandes qualités. Et ce processus n’a pas de fin: j’essaie chaque jour d’être meilleur que la veille. »

Dans cet enregistrement ce qui me frappe, c’est non seulement la beauté de l’orchestre, mais aussi la vision personnelle de ce jeune chef qui ne cherche pas à imiter les modèles du passé. Et c’est une vision très russe qu’il propose, mais peut-être déconcertante pour certains, car moins ouvertement tragique que les grandes versions du passé. Le Tchaïkovski de Petrenko est profondément triste et résigné, avec quelques moments de douceur, voire de grande fragilité, ainsi que des éclairs de violence et des moments de fuite en avant. Le final de la 6e symphonie est bouleversant d’acceptation résignée du destin.

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